Sandra Holtz – Le plaisir dans le sport

Dans cette interview, Sandra Holtz, psychologue du sport, aborde le sujet de la place du plaisir dans la pratique sportive. A quel point est-il important? Peut-il affecter la performance? Que faire quand il est moins présent? Sandra vous aide à y voir clair!
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Présentation
Aujourd’hui, je reçois Sandra Holtz. Sandra est psychologue du sport et rédige d’ailleurs les articles « Psychologie et Prépa Mentale » pour La Sportive Outdoor. Nous aurions mille sujets à aborder avec elle, mais aujourd’hui, nous avons choisi de parler du plaisir dans le sport. C’est un thème passionnant qui, je pense, nous apprendra beaucoup de choses. Bienvenue, Sandra !
Bonjour Laurène, merci pour l’invitation. Je suis ravie de pouvoir m’exprimer sur un sujet qui me tient à cœur.
Pour commencer, est-ce que tu pourrais te présenter pour celles qui ne te connaîtraient pas encore ?
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Bien sûr. Alors, je suis essentiellement psychologue du sport. J’exerce depuis une vingtaine d’années maintenant au CREPS de Strasbourg, ainsi qu’au centre médico-sportif de la Meinau, également à Strasbourg, depuis presque dix ans. Dans ces deux structures, j’interviens sous deux casquettes : celle d’accompagnement psychologique, et celle de préparatrice mentale. En parallèle, j’interviens aussi ponctuellement dans certains clubs en fonction des demandes spécifiques. Par exemple, récemment, des entraîneurs m’ont sollicitée pour les aider sur des questions de motivation et pour savoir comment encourager leurs athlètes à pratiquer sur le long terme.
Merci ! Pour mieux te connaître, et au niveau de ta pratique personnelle, quels sports pratiques-tu ?
J’ai pratiqué de nombreux sports en compétition. Parmi eux, la gymnastique artistique, l’équitation en saut d’obstacle, l’athlétisme, la course à pied sur route (de 5 km au marathon), et un peu de triathlon. En dehors de la compétition, j’ai aussi exploré le taekwondo, l’escalade, les danses de couple, et la randonnée. Depuis deux ans, je me dis un peu « hors service » dans mes disciplines favorites, car je souffre d’une algodystrophie au niveau du genou. Cela m’a amenée à découvrir le sport en salle, un univers que je connaissais très peu auparavant et qui me permet de bouger sans douleur.
Alors en deux mots, même si on va y revenir en profondeur : pourquoi le plaisir est-il un élément essentiel dans la pratique sportive ?
Pour moi, le plaisir est fondamental dans le sport, comme dans tous les domaines de la vie. C’est ce qui donne envie d’agir, ce qui donne du sens à nos actions, et ce qui fait que l’on persiste malgré les difficultés. En quelques mots, le plaisir, c’est ce qui fait que les choses valent la peine d’être vécues, dans le sport comme ailleurs.

Facteurs influençant le plaisir dans la pratique sportive
Bien dit, et une belle base pour aborder le sujet ! Quels sont, selon toi, les facteurs qui influencent ce plaisir ? Est-ce que le plaisir est forcément lié à la performance ou peut-il être complètement décorrélé des résultats ?
Il est tout à fait possible de dissocier la pratique sportive des résultats. Par exemple, on peut adorer nager simplement pour les sensations que l’eau procure, sans jamais se soucier de sa performance dans ce domaine. On peut très bien n’avoir aucune idée de sa vitesse maximale sur 100 mètres et pourtant continuer à apprécier chaque moment dans l’eau. Cela illustre bien qu’on peut pratiquer une activité pour son plaisir immédiat, sans être obsédé par les résultats.
Dans mon métier, je pose régulièrement la question des raisons qui ont poussé une personne à commencer un sport, et surtout à le poursuivre. Au début, en effet, la question de la performance est souvent moins présente, voire inexistante, notamment lors des débuts en enfance ou en adolescence. C’est dans cette période que l’on peut identifier les raisons profondes du démarrage de la pratique, ce qui permet de retrouver ce que l’on appelle les motivations initiales.
Cela aide à repérer les sources de plaisir liées à ce que l’on nomme la motivation intrinsèque : pratiquer l’activité pour elle-même, et non dans le but d’obtenir quelque chose en retour. Ce « quelque chose » pourrait être une augmentation de la confiance en soi, la satisfaction de faire plaisir à ses parents ou à son entraîneur, ou encore la quête d’une médaille. Ces éléments relèvent de la motivation extrinsèque. Autrement dit, ils ne découlent pas directement de l’activité elle-même, mais sont des gratifications obtenues grâce à la pratique.
Très clair ! Et quels sont les principaux facteurs qui favorisent ou inhibent le plaisir dans la pratique sportive ?
Une fois que la pratique sportive est lancée, idéalement, elle doit être motivée par le plaisir que l’on prend à pratiquer l’activité. Ce plaisir peut provenir des sensations qu’elle procure, du fun, ou encore de la satisfaction d’apprendre continuellement de nouvelles choses, des éléments qui devraient faire partie intégrante de la pratique. Ce plaisir est la clé pour maintenir l’engagement dans l’activité.
Les recherches ont identifié trois grands types de facteurs permettant ce maintien. Le premier est la manière dont on détermine nos objectifs. Le deuxième concerne la façon dont on analyse nos résultats, que ce soit lors de l’entraînement ou en compétition. Le troisième facteur important est le climat motivationnel dans lequel on évolue, principalement influencé par l’entraîneur, et concerne donc les pratiques sportives encadrées.
Pour illustrer chacun de ces facteurs, il est intéressant de noter que les objectifs les plus motivants sont souvent ceux que l’on choisit soi-même, plutôt que ceux imposés de l’extérieur. C’est pourquoi, lors de mes accompagnements, je pose fréquemment la question aux sportifs, notamment aux jeunes, avant une compétition : « Mais toi, pour cette compétition, de quoi as-tu envie ? » C’est une question rarement posée, et pourtant elle leur permet souvent de se réapproprier la situation.
Cette réflexion peut être remise en question avant chaque compétition, car les choses ne sont pas figées, ni déterminées à l’avance. Je pense qu’il est important de réévaluer régulièrement ses objectifs, même dans sa pratique personnelle, en se demandant : « De quoi ai-je envie pour les semaines ou mois à venir ? »
Concernant l’analyse des résultats, qu’ils soient perçus comme bons ou mauvais, il est crucial de se questionner sur la manière de comprendre ses échecs. Par exemple, si je pense que je n’ai pas réussi à finir mon trail parce que je suis « nulle », cette perception va sans doute affecter ma confiance en moi et ma motivation. Si je me perçois comme nulle, j’estime que la situation échappe totalement à mon contrôle, et cela risque de nuire à la motivation et au plaisir. À l’inverse, si je pense que je n’ai pas terminé parce que j’ai mal géré ma récupération ou mon alimentation, ou que je suis partie trop vite, j’ai là des pistes d’amélioration concrètes sur lesquelles je peux agir. Je vais alors être motivée à tester de nouvelles stratégies pour améliorer ma performance, ce qui booste la confiance, la motivation et le plaisir.
Enfin, le climat motivationnel instauré par l’entraîneur joue un rôle essentiel. Il est prouvé que pour favoriser le plaisir, l’entraîneur doit encourager l’autonomie, et donner des retours réguliers, même sur des progrès minimes. Ces éléments permettent de maintenir la motivation et l’envie de progresser.
Très intéressant, et déjà plein de pistes ! Mais si on vise un objectif, comme faire un marathon en moins de 4 heures, est-ce que cela peut limiter le plaisir en créant une pression ?
Bien sûr. Ce phénomène est quelque chose que j’observe fréquemment dans ma pratique quotidienne, particulièrement chez les sportifs de haut niveau ou chez les amateurs qui participent à des compétitions. J’ai d’ailleurs donné un nom à ce phénomène : je l’appelle le « piège des résultats ». Ce concept désigne le moment où, à force de vouloir atteindre un objectif précis – un temps, une place, un résultat – cette quête de performance finit par prendre toute la place.
Ce désir d’être à la hauteur, d’atteindre un certain résultat, se transforme peu à peu en une pression, presque obsessionnelle. Le sportif se concentre exclusivement sur cet objectif, et progressivement, la transition se fait de « j’ai envie » à « il faut ». Il faut que je sois bon, il faut que je prouve, il faut que je montre. Ce changement de mentalité finit par écraser le plaisir initial, celui de pratiquer l’activité pour elle-même. On passe alors d’une motivation intrinsèque, née du plaisir personnel, à une motivation extrinsèque, où la pratique devient une simple quête de gratifications extérieures.
Et j’imagine que cette bascule peut arriver très rapidement, sans qu’on s’en rende compte ?
Oui, en général, on ne s’en rend absolument pas compte. Souvent, cela survient au moment où l’on commence à obtenir quelques résultats, et on tombe très vite dans l’engrenage.
Cela me rappelle une histoire datant d’une bonne dizaine d’années : une judokate que j’avais accompagnée m’a consultée après environ un an de difficultés, entre contre-performances et blessures. Quand nous avons repris depuis le début, il s’est avéré qu’elle avait réalisé une magnifique performance en devenant vice-championne du monde junior dans sa catégorie. C’était à Miami, je m’en souviens bien. Elle ne s’attendait même pas à être sélectionnée, encore moins à atteindre la finale. C’était une grande surprise, et jusque-là, tout allait parfaitement bien.
Mais une fois rentrée en France, tout a basculé. Elle m’a expliqué que la pression s’était installée immédiatement : elle voulait prouver que ce titre n’était pas un simple coup de chance, qu’elle méritait vraiment cette place. À partir de là, elle a enchaîné les contre-performances, perdant complètement le plaisir de pratiquer. Pour renverser la situation, je lui ai demandé de revenir aux bases et de réfléchir à ce qui l’avait poussée à commencer le judo et à ce qu’elle aimait dans ce sport. Elle s’est souvenue qu’elle avait commencé à 9 ans et qu’elle adorait se bagarrer, que cela l’amusait énormément.
Nous avons alors convenu que, pour les prochains entraînements, elle irait avec l’état d’esprit de la petite fille de 9 ans, juste pour retrouver cette envie de s’amuser. Quinze jours plus tard, elle refaisait un podium, mais cette fois avec une approche complètement différente.
C’est fascinant de voir l’effet que ça peut avoir ! Et donc, tu disais que la motivation initiale est souvent plus forte quand on débute jeune. Cela signifie-t-il que commencer un sport plus tard change notre relation au plaisir dans ce sport ?
Oui, je comprends la question. Je pense qu’il est impossible de faire des généralités à ce sujet, car il n’y a pas de règle universelle. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la relation qu’une personne entretient avec le sport est toujours extrêmement unique et influencée par une multitude de facteurs. Cette relation n’est d’ailleurs jamais figée dans le temps : elle peut évoluer au fil des expériences et des phases de vie. Dans cette évolution, l’environnement social peut jouer un rôle important, notamment pour les personnes qui trouvent du plaisir dans le fait d’être entourées ou celles qui recherchent leur plaisir dans l’approbation et les marques de reconnaissance des autres.
D’autant plus que nous vivons dans une société qui valorise non seulement le sport, mais aussi la quête de dépassement de soi. Il devient alors facile de glisser vers une motivation plus extrinsèque, tournée vers la recherche de résultats. Chez les enfants et les adolescents, le rôle des parents et des entraîneurs est particulièrement déterminant.
Je le rappelle souvent aux parents avec qui j’ai la chance d’échanger, parfois même dans le cadre de consultations. Ils viennent pour parler de ce qu’ils observent chez leur enfant et pour réfléchir ensemble à la meilleure façon de l’accompagner. Bien sûr, leur intention est toujours de ne pas mettre de pression sur leur enfant, et ils me disent souvent : « C’est lui qui veut » ou « C’est elle qui veut, je ne mets aucune pression. »
Mais je pense qu’il est essentiel de ne jamais perdre de vue qu’un enfant cherche avant tout à faire plaisir à ses parents et qu’il est extrêmement doué pour capter ce qui leur fait plaisir, même sans que cela soit exprimé. Par conséquent, pour un parent ou un entraîneur, il est fondamental d’être clair sur ce qu’on souhaite pour l’enfant et sur l’espace qu’on lui laisse pour exprimer ses propres envies. Quand on sent que l’on rencontre des difficultés à ce niveau, se faire accompagner peut être très bénéfique. En fin de compte, c’est un cadeau précieux que l’on fait à l’enfant que de s’interroger sur nos propres attentes en tant qu’adulte.
C’est fondamental, et c’est super que des parents se posent ces questions et se fassent accompagner pour mieux soutenir leur enfant ! Alors, on parlait de la relation plaisir-performance. Est-ce que ressentir du plaisir dans sa pratique sportive a un impact direct sur les performances ?
C’est une question vraiment intéressante, car elle me permet d’aborder le fil rouge qui guide ma pratique en préparation mentale. Pendant très longtemps, dans ce domaine, on s’est focalisé sur la lutte contre le stress, en partant du principe que l’excès de stress était la principale cause de contre-performance. Le stress était donc perçu comme l’ennemi numéro un à éliminer.
Puis, en 2001, des chercheurs en psychologie du sport ont mené une étude pour comprendre les différences émotionnelles entre les meilleures et les moins bonnes performances sportives. Ils ont travaillé durant une année entière avec des tireurs à la carabine, en mesurant de manière objective leurs états émotionnels et d’activation physiologique, et en les interrogeant sur leur vécu et ressenti pendant les performances.
Les résultats de cette étude ont été surprenants : on s’attendait à trouver plus de stress dans les contre-performances et moins de stress dans les meilleures performances. Pourtant, le premier constat a été que le niveau de stress était pratiquement équivalent dans les deux cas, ce qui allait à l’encontre de l’idée reçue. Alors, les chercheurs sont allés plus loin et se sont demandés ce qui faisait vraiment la différence au moment d’une bonne performance.
Ils ont découvert que les performances les plus réussies étaient celles où les athlètes ressentaient davantage d’émotions positives : de l’envie, de la joie, du plaisir, des sensations agréables, et ainsi de suite. À partir de là, l’approche en préparation mentale a commencé à évoluer. Plutôt que de se concentrer uniquement sur la réduction du stress, on a alors décidé de miser sur le renforcement des émotions positives et du plaisir ressenti dans la pratique.

La disparition du plaisir est-elle alarmante?
Je trouve que c’est un changement de perspective fantastique, applicable même en dehors du sport ! Mais si le plaisir disparaît de la pratique sportive, quels en sont les effets ?
Si le plaisir disparaît complètement, il me semble évident que cela conduit logiquement à un arrêt de la pratique. Et si cet arrêt est assumé, il n’y a absolument aucun problème à cela. On peut tout à fait décider, à un moment donné, de changer de sport ou même de faire une pause dans sa pratique, sans que cela affecte notre bien-être. Ce qui nous apporte du plaisir peut fluctuer au fil du temps. Il y a des périodes où d’autres aspects de la vie prennent plus de place, et où la pratique sportive perd le sens qu’elle avait auparavant. Et c’est parfaitement normal.
Je pense notamment à une jeune femme que j’avais accompagnée il y a quelques années. Après une séparation difficile, elle s’était totalement investie dans la nage en eau libre et le sport en salle, et avait rapidement atteint un niveau international. Mais au bout d’un an, elle a rencontré quelqu’un, et en quelques mois, elle a totalement désinvesti le sport pour se consacrer à une nouvelle vie de couple, puis à la construction d’une famille. Lorsque l’on y réfléchit, ce genre de parcours n’est pas rare, et pour moi, il n’y a rien de problématique à cela. Chaque personne évolue selon ses priorités et ses besoins du moment, et il n’y a pas de « bonne » ou « mauvaise » façon de vivre cette dynamique.
Exactement. Mais si l’on sent une lassitude tout en voulant continuer, cela peut-il être lié au surentraînement ou au surmenage ?
Cette situation est effectivement un peu plus complexe. Elle se caractérise par un certain tiraillement, une ambivalence entre ce que l’on ressent – le fait qu’on a l’impression de perdre l’envie, de ressentir moins de plaisir – et des facteurs externes qui nous poussent à persister malgré tout. Dans ce genre de cas, la première question à se poser est : Qu’est-ce qui fait que je ne m’arrête pas ? Pourquoi ne pas faire une pause, même courte ? Qu’est-ce qui me pousse à continuer, à me forcer à avancer malgré le fait que, comme tu le dis, ça devient poussif et que je ne me sens pas bien dans ma pratique ? Cela peut déjà être un point de départ important. Il faut se demander pourquoi on persiste alors que cela n’a plus vraiment de sens au regard de ce que l’on ressent.
Souvent, la peur de faire une pause est présente. On se dit qu’en arrêtant, on pourrait ne plus jamais vouloir revenir, ou au contraire, on craint de regretter cet arrêt. Il y a aussi la peur de décevoir les autres : les partenaires d’entraînement, l’entraîneur, ou même l’entourage qui semble attendre beaucoup de nous. Cela amène certains sportifs à continuer à tout prix, même si ce n’est plus vraiment ce qu’ils souhaitent au fond.
Dans mon expérience, cela peut conduire à une situation où, à un moment donné, quelque chose finit par « lâcher ». Cela peut se traduire par une blessure grave, un burn-out sportif, ou ce que l’on appelle parfois un surentraînement, lié à l’épuisement psychologique. À un moment donné, si l’on ne prend pas conscience de ce déséquilibre, quelque chose finit par casser, et il devient nécessaire de se poser les bonnes questions avant que cela n’arrive. Cela peut avoir des conséquences lourdes et entraîner des périodes difficiles à surmonter. Parfois, la reprise de l’activité devient un véritable défi.
En ce qui concerne la baisse de plaisir, il est important de ne pas trop s’alarmer. Le plaisir et la motivation sont des éléments fluctuant, et il est impossible de les maîtriser complètement. Parfois, ce n’est qu’une phase passagère, et si l’on prend le temps de laisser faire, le plaisir revient naturellement. Toutefois, il ne faut pas hésiter à faire une pause ou à réajuster le rythme d’entraînement, ou encore le calendrier des compétitions.
Je me souviens d’une situation, il y a presque 20 ans, avec un joueur de badminton que son entraîneur m’avait recommandé. Il était dans une spirale de performances en montagnes russes, avec des hauts et des bas. En discutant avec lui, on a rapidement compris qu’il était saturé par la fréquence des compétitions. Participer chaque week-end ou tous les quinze jours ne lui convenait pas du tout. Dès qu’il était à saturation, le plaisir disparaissait, et cela déclenchait frustration et colère sur le terrain, entraînant une série de défaites.
Après un échange avec son entraîneur, qui a été très réceptif, nous avons réorganisé le calendrier des compétitions. Cela a fait une différence majeure. En ajustant le rythme, le jeune athlète a retrouvé du plaisir et de la performance, et il a même fini par intégrer l’INSEP. Ce cas illustre parfaitement l’importance de l’écoute et de l’adaptation du rythme à chaque sportif, ce qui permet non seulement de préserver le plaisir mais aussi de favoriser la performance.
Oui, tout à fait. C’est une approche individuelle à plusieurs niveaux. D’abord, il y a l’aspect physiologique, bien sûr, mais c’est une composante parmi d’autres. Chaque personne a une capacité différente à supporter certaines charges à des moments spécifiques. Ensuite, il faut absolument prendre en compte notre vie dans sa globalité. Parfois, des priorités comme la famille ou le travail prennent plus de place, et cela doit être intégré dans l’équilibre général de la vie. L’idée est de pouvoir ajuster son rythme en fonction de ces réalités.
Mais il y a aussi un aspect émotionnel qui joue un rôle important. Une compétition, par exemple, peut être très prenante et générer beaucoup de pression. Tout le monde ne peut pas supporter de les enchaîner semaine après semaine, ou tous les quinze jours. Certains ont besoin de plus de temps pour récupérer émotionnellement. C’est à chacun de trouver le rythme qui lui correspond, et ce rythme peut évidemment fluctuer en fonction des différentes étapes de la vie. L’essentiel est de savoir s’écouter, et de rester flexible face aux changements de nos priorités et de nos besoins, en préservant un équilibre qui nous convient.
Solutions à mettre en place
Et du coup, est-ce que tu as des techniques ou des outils qui peuvent aider un sportif à retrouver ou au moins à maintenir le plaisir dans sa pratique sportive ?
Oui, tout à fait, cela me fait penser à un article que j’avais écrit à ce sujet, dans lequel j’évoquais ce que j’appelle le « carnet de bord du positif ». C’est un outil que j’apprécie particulièrement. L’idée est simple : pendant une période de 15 jours, trois semaines, voire un mois, selon la fréquence des entraînements ou des compétitions, il s’agit, après chaque séance, de prendre un moment pour réfléchir à la façon dont on a vécu cette expérience. Une première étape consiste à évaluer son niveau de plaisir sur une échelle de 0 à 10, où 0 correspond à aucun plaisir et 10 à une expérience absolument géniale.
Ce premier exercice permet d’avoir une vue d’ensemble, un point de départ pour observer ses ressentis. Ensuite, il est important de se poser la question suivante : « Qu’est-ce qui m’a le plus marqué aujourd’hui ? Qu’est-ce que j’ai aimé dans cette séance ? » L’idée est de repérer deux ou trois éléments précis qui ont apporté du plaisir. Au bout de quelques semaines, on revient sur ses notes et on analyse les tendances : qu’est-ce qui revient fréquemment comme source de plaisir ? Est-ce que les sensations sont stables ou très variables ?
Cela m’a rappelé l’histoire de Clarisse, une cycliste que j’ai accompagnée. Elle avait perdu tout plaisir dans ses entraînements, accablée par la pression qu’elle s’imposait pour atteindre des objectifs de performance. Elle pensait qu’il fallait absolument qu’elle soit stricte et qu’elle fasse ses entraînements seule, sans distraction, pour être plus efficace. Mais lorsque je lui ai suggéré de faire cet exercice de carnet de bord, elle a réalisé que ce qui lui manquait, c’était la dynamique de groupe. Reprendre les entraînements collectifs a transformé sa pratique : elle se sentait beaucoup moins lasse, le temps passait plus vite et elle retrouvait l’envie de s’entraîner.
Cet outil, à mes yeux, est vraiment puissant car il permet de se recentrer sur ce qui nous plaît réellement. Une fois que l’on a identifié ces sources de plaisir, on peut travailler à les renforcer et à les rendre plus présentes dans notre pratique quotidienne. C’est une manière simple mais efficace de reconnecter avec ce qui nous motive vraiment.

C’est intéressant car c’est un outil qui semble tout simple mais peut avoir des effets hyper bénéfiques à court et long terme, finalement.
Oui, je suis tout à fait d’accord. Ce carnet de bord est simple à utiliser, ce qui le rend vraiment accessible. En général, ceux à qui je le propose apprécient cet exercice, car il ne demande pas de compétences particulières, juste un peu de réflexion après chaque entraînement. C’est un moyen très concret de prendre du recul sur sa pratique, et souvent, ça aide à mieux comprendre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.
Et parfois, même avec cet outil, il peut arriver que certaines personnes aient du mal à y voir clair. C’est là qu’une séance de consultation peut vraiment faire la différence. En quelques échanges, on peut souvent clarifier les choses, approfondir les ressentis, et mettre en lumière des pistes qu’on n’aurait pas forcément identifiées tout seul. Il ne s’agit pas toujours de tout réinventer, mais parfois d’éclairer un peu plus certaines zones d’ombre et de permettre à la personne de prendre du recul sur son expérience. Ces petits ajustements peuvent avoir un impact énorme sur la manière de retrouver du plaisir et de la motivation dans sa pratique.
Comment vas-tu intervenir si quelqu’un vient de consulter parce qu’il constate qu’il est dans cette phase où il n’a plus vraiment de plaisir en sa pratique? Comment est-ce que tu vas réussir à l’accompagner ?
Il m’arrive de plus en plus fréquemment de rencontrer des sportifs qui se sentent un peu perdus. Ils viennent me voir en disant : « J’ai moins d’envie, moins de plaisir, qu’est-ce qui se passe ? » Et souvent, l’émotion qui ressort de cette situation, c’est la peur. C’est quelque chose de très déstabilisant, surtout quand le sport fait partie intégrante de notre équilibre. Dans ces moments-là, je pense que le simple fait de venir en parler est déjà une première étape importante.
C’est déjà un grand pas, car venir en parler, cela signifie reconnaître ce qui est en train de se passer, plutôt que de faire l’autruche et de mettre la tête dans le sable. Ce n’est pas toujours facile, surtout lorsque l’on pratique une discipline depuis longtemps, qu’on y a investi beaucoup de temps, d’énergie, parfois d’argent, et qu’on a l’impression que les autres attendent des résultats de notre part.
Dans ces cas-là, le cadre d’une consultation psychologique est idéal, car c’est un espace rassurant où l’on peut tout dire, sans craindre que ce soit répété ou jugé. Il n’y a aucun enjeu, aucune implication à ce niveau-là. C’est souvent ce que les sportifs apprécient dans ces moments-là. Parfois, des sportifs professionnels viennent me consulter en me disant : « Non, on a un psychologue au club ou un préparateur mental, mais je ne veux pas lui en parler car il n’est pas indépendant, je veux pouvoir m’exprimer librement. »
Reconnaître la difficulté est déjà une première étape, et à partir de là, on peut commencer à réfléchir ensemble pour comprendre ce qui se passe. À l’aide de quelques questions simples, on peut identifier les causes sous-jacentes. Quand cela reste flou, j’utilise ce que j’appelle l’échelle de motivation dans le sport, mise au point par des chercheurs en psychologie du sport, qui permet d’identifier les sources de plaisir.
Il existe aussi un questionnaire de surentraînement et d’autres outils sur lesquels nous pouvons nous appuyer pour discuter et réfléchir ensemble. Parfois, cette démarche peut être intimidante, on se dit : « Qu’est-ce que je vais dire ? » Mais en repensant aux derniers mois, je remarque que cette situation est de plus en plus fréquente. Ce qui génère le plus cette baisse de plaisir, c’est souvent une saturation de l’activité, une fatigue importante, ou une focalisation excessive sur les résultats. Parfois, tout cela est lié.
Cela se vérifie particulièrement dans les sports d’endurance et les sports outdoor, où il n’y a pas de cadre aussi structuré que dans les sports collectifs, où les entraînements sont programmés 2 à 4 fois par semaine. En revanche, dans des disciplines comme la course à pied, le vélo ou la natation, on peut facilement s’écarter du cadre, pratiquer de manière excessive et finir par se dégoûter de quelque chose que l’on aimait au départ.
C’est idiot mais je n’y avais jamais pensé, effectivement, on peut complètement se laisser emporter, surtout quand on fait du trail ou du vélo. On est libre, on n’a pas d’équipe à gérer pour pratiquer, donc on peut rapidement en faire beaucoup trop. Mais dans ce que tu dis, c’est vrai que c’est souvent le fait de trop en faire qui engendre cette perte de plaisir… trop d’entraînement ou trop de pression liée à la performance. Je suppose que c’est aussi lié au fait qu’on se met cette pression, à vouloir s’entraîner davantage, toujours chercher à faire mieux?
Oui. Et le « trop », en fait, on retrouve ces éléments-là. Le trop, ça peut être sur le plan physiologique, parce que j’y suis allée trop vite, trop fort. Mais le trop, ça peut aussi venir du fait que, dans ma vie en ce moment, il y a d’autres contraintes qui ajoutent de la charge. Et du coup, là, c’est trop. Ou alors, ça peut être sur le plan émotionnel, où je n’arrive pas à encaisser les émotions que cela génère de manière régulière.
On en revient au fait que c’est individuel et que le « trop » de quelqu’un n’est pas forcément le « trop » de l’autre. Donc, on ne peut pas se comparer en disant : « Oui, mais ma copine au club, elle fait ça comme entraînement, elle n’a pas de problème, ce n’est pas normal que moi, je ne puisse pas suivre. » Cela peut simplement être que, individuellement, pour nous, ça ne colle pas.
Complètement. C’est hyper important de ne pas se comparer aux autres et de faire confiance à ce qu’on ressent. Se dire, non, là il y a quelque chose qui ne va pas, il y a cette fatigue ou cette baisse d’envie qui dure un peu trop longtemps, il se passe quelque chose. Ce que j’ai remarqué aussi, c’est que souvent, le fait de faire une pause complète, ou de vraiment réduire la fréquence des entraînements, s’avère salutaire à deux niveaux.
D’abord, ça permet de recharger les batteries, et on réfléchit bien mieux quand les batteries sont pleines. Ensuite, on prend du recul, on lève le nez du guidon, et on comprend plus facilement ce qui se passe. Ça, c’est vraiment très efficace. Mais, là encore, je remarque qu’on a souvent du mal à s’autoriser cette coupure ou à lever le pied seul. On se bagarre avec nous-mêmes, et c’est parfois très difficile à assumer. On culpabilise, on a des remords.
Ça m’est arrivé récemment, encore, d’avoir une sportive qui me disait : « Heureusement que tu me dis qu’il faut que je coupe, parce que pour moi, c’est hyper important. Je peux m’appuyer sur ce que tu me dis, mais si je suis seule, je n’y arriverais pas ».
Le fait d’avoir quelqu’un d’extérieur qui nous dit « non, mais c’est OK de s’arrêter, c’est même bien », c’est vraiment important. On a souvent des peurs irrationnelles, comme celle de se dire : « Je ne peux pas m’arrêter, je vais perdre le niveau que j’avais », alors qu’en réalité, on le retrouvera. Et parfois, faire une coupure peut être bien plus bénéfique, car on repart ensuite avec un état d’esprit neuf, plutôt que de continuer à enchaîner et risquer de se blesser.
En général, si on force les choses, il y a toujours un moment où, comme je le disais tout à l’heure, ça va lâcher, ça va craquer. Mais si on prend le temps de se recharger, de revenir en forme, avec de l’envie et plus de clarté sur ce qu’on souhaite vraiment faire, le niveau, on va le retrouver très, très rapidement.
L’importance de l’entraîneur
Et si l’on fait partie d’un club avec un entraîneur, qu’est-ce que ce dernier pourrait faire pour encourager cet état d’esprit et aider ses athlètes à maintenir cette part de plaisir dans leur pratique, même en compétition ?
Je reviens à ce que j’avais évoqué au début, à cette notion de climat motivationnel, qui dépend beaucoup des pratiques de l’entraîneur. Ce climat peut être soit favorable, soit défavorable au maintien du plaisir et à la continuité de la pratique. L’idéal est bien sûr d’adopter des méthodes d’entraînement qui renforcent ce que j’ai appelé la motivation intrinsèque, c’est-à-dire le plaisir de l’activité pour elle-même. En effet, on s’est rendu compte que ce type de motivation génère généralement plus de plaisir, de manière plus stable et durable, mais aussi davantage de performance.
Concrètement, ce qu’un entraîneur peut faire à ce niveau, c’est d’abord varier régulièrement les exercices pour éviter la lassitude. Il peut aussi favoriser l’autonomie en impliquant les athlètes dans certaines décisions, comme les objectifs de compétition. C’est essentiel que le sportif puisse exprimer son avis à ce sujet, et que ce ne soit pas simplement imposé sans concertation. En outre, il peut confier des responsabilités aux athlètes, renforçant ainsi leur autonomie.
Il est également important de valoriser les progrès et les qualités personnelles des athlètes, tout en étant équitable dans la manière de distribuer les gratifications et les reconnaissances. Cela est d’autant plus crucial chez les adolescents et jeunes adultes, qui sont particulièrement sensibles à ce genre de dynamisme. Une gestion injuste de ces aspects peut rapidement nuire au plaisir et à la motivation.
Enfin, un entraîneur doit évaluer les progrès en se basant sur des critères de progrès personnel et de maîtrise de l’activité, plutôt que de se concentrer uniquement sur les victoires, les défaites ou la comparaison avec les autres, que ce soit en compétition ou à l’entraînement. Ce type d’approche peut être extrêmement nuisible et contre-productif.

Conseils aux sportives
Et pour conclure, tu nous as déjà donné pas mal de recommandations, mais si on voulait synthétiser, quelles seraient tes suggestions pour des sportives qui nous écoutent et qui se disent : « Ah, je suis un peu dans ce cas-là, je commence à ressentir un peu moins de plaisir » ? Quelles seraient les grandes étapes à suivre ? Peut-être qu’il y a des choses à tester avant de consulter. Qu’est-ce que tu leur recommanderais de faire ?
Je dirais que la première chose à faire, peut-être, est d’essayer de comprendre ce qui se passe, déjà soi-même, en se posant des questions simples : Depuis quand est-ce que je ressens moins de plaisir ? Comment j’explique cette baisse ? Est-ce que j’ai l’impression que c’est lié à une lassitude, à une surcharge, ou peut-être à des échecs successifs ?
C’est quelque chose que l’on n’a pas évoqué, mais il est important de ne pas enchaîner les contre-performances ou les déceptions. Il est essentiel de se mettre aussi dans des situations d’entraînement ou de compétition qui soient accessibles, voire très faciles, pour préserver son estime de soi. Donc, se demander si plusieurs déceptions successives ont altéré l’envie de continuer, ou si des tensions existent dans le groupe ou avec l’entraîneur, peut aussi être utile.
Il peut aussi être intéressant de se demander si cette baisse de plaisir touche seulement le sport ou si elle se manifeste également dans d’autres aspects de la vie. Est-ce que la fatigue s’ajoute à cela ? Ce sont des questions simples mais importantes. Selon les réponses, on pourra soit trouver soi-même des solutions, soit utiliser des outils comme un carnet de bord du positif pour éclaircir davantage la situation. Parfois, il suffit de réaménager sa pratique ou de la réapproprier pour que tout redevienne plus agréable. Et pour d’autres, une petite pause sera bénéfique. Si, après cette coupure, on n’a plus envie de revenir, ce n’est pas dramatique non plus.
En tout cas, sortir la tête du sable, comme tu disais, et ne pas faire l’autruche. D’accord, la première étape, c’est donc de se poser les bonnes questions. Et évidemment, si on n’arrive pas à s’en sortir tout seul, consulter un psychologue du sport semble être une excellente idée.
Oui, complètement. Quand on utilise régulièrement ce petit carnet de bord du positif, on peut vite repérer les moments où, par exemple, on constate que nos notes de plaisir commencent à baisser depuis trois, quatre, cinq séances. Si c’est juste sur une ou deux séances, ce n’est pas grave, ce n’est pas alarmant.
Mais quand on voit que cette baisse s’installe, là on peut se dire, « Attends, il faut que je me pose et que je me demande ce qui se passe. » C’est souvent ce qui permet de retrouver rapidement le plaisir. Et si ce n’est pas possible, et que c’est quelque chose de plus complexe, effectivement, consulter un psychologue du sport peut être une bonne option.
Merci pour tous tes conseils, Sandra!

