Surentraînement – Quand vouloir performer nous met en danger

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Le surentraînement est un phénomène complexe, qui peut se manifester par des signes psychologiques qu’il est intéressant de savoir repérer. Je vous propose de découvrir cela au travers de l’histoire de Juliane, qui nous mènera également à questionner le sens du surentraînement qui, bien souvent, n’arrive pas par hasard.

Sandra Holtz
Sandra Holtz
Sandra est psychologue du sport. Ce qui la passionne ? Accompagner les sportives pour les aider à trouver et assumer leur propre équilibre. Son fil rouge ? L'alliance entre plaisir et performance.

Des signaux difficile à percevoir et à prendre en compte

Quand on est blessé physiquement, ça peut déjà être très difficile à accepter. Même quand le corps allume tous les voyants rouges, que c’est un peu enflé, qu’on boitille, et que c’est douloureux, on a facilement tendance à se dire que c’est bon, que ce n’est rien, et que ça va passer tout seul, surtout si on n’y fait pas trop attention.

Alors quand c’est au niveau psychologique que ça coince, et que les signaux ne sont pas forcément flagrants ni évidents à décrypter, ce n’est pas une mince affaire ! Là, on n’hésite pas à tout pousser bien fort sous le tapis et à faire l’autruche, pour continuer à s’entraîner comme prévu, surtout s’il y a une compet en vue ! 😊

Un premier signe: des émotions hors de contrôle

Éventuellement, si on connaît déjà un psychologue du sport, on lui en touche un mot, mais seulement au moment où ça lâche complètement, où on commence à paniquer parce qu’on ne gère plus rien, et que les larmes débordent sans qu’on le leur ait demandé. Vous ne voyez pas de quoi je veux parler ? Alors, suivez-moi, je vous emmène à la découverte de l’histoire de Juliane qui, je l’espère, pourra peut-être vous aider à éviter le pire 😉

Juliane est kayakiste à haut niveau. Elle a presque 19 ans et je l’accompagne depuis plusieurs mois, tant sur le plan du soutien psychologique que sur celui de la préparation mentale.

Ce jour-là, elle entre dans mon bureau, s’assied, et se met à pleurer. Et ça, ça ne lui ressemble pas, mais alors pas du tout. Elle m’explique que rien ne va plus, qu’elle n’y comprend rien. Quoi qu’elle fasse, les chronos sont mauvais, et c’est catastrophique puisque, dans deux semaines, ce sont les championnats d’Europe.

Je sais à quel point cette compétition est importante à ses yeux, et je connais aussi son côté stakhanoviste à l’entraînement. Pour elle, plus on s’entraîne, plus on a de chances de gagner. On ajoute à cela le fait que le sport est une béquille grâce à laquelle elle gère tant bien que mal les émotions qui la submergent quand les relations familiales deviennent trop tendues et on a le cocktail parfait pour que le surentraînement puisse s’inviter. Jusqu’à présent elle a réussi à y échapper, mais là, je me dis qu’il n’est pas impossible que, cette fois-ci , le vase soit effectivement en train de déborder.

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Pour confirmer: interroger l’envie et le plaisir

Je lui pose deux questions qui à mon sens sont fondamentales dans ce type de situation :

  • Est-ce que tu as envie d’aller à l’entraînement en ce moment ?
  • Est-ce que tu ressens du plaisir à t’entraîner ?

Elle trouve en elle la ressource pour regarder les choses en face, et me répond que non, elle n’a plus ni envie ni de plaisir et que ça l’angoisse tout autant que le niveau de ses chronos. Je la sens complètement sur le fil au niveau émotionnel et me dis qu’il faut agir vite si on veut avoir une chance qu’elle puisse faire ses championnats d’Europe avec le sourire.

Je lui parle de mon idée de surentraînement, et lui propose un plan d’action qui, si cette hypothèse est valide, devrait pouvoir l’aider rapidement.

Pour aller mieux: s’arrêter et s’amuser

« L’ordonnance » est la suivante :

  • Ne plus monter sur le bateau pendant 3 jours au minimum
  • Aller boire un verre avec ses amis samedi soir et consommer au minimum une bière, et au maximum deux 😊

Je sais que pour elle, il est absolument inconcevable de passer une seule journée sans s’entraîner, surtout quand le plan est établi. Dans son fonctionnement, 3 jours, c’est donc une montagne. L’idéal serait de s’arrêter un peu plus longtemps, mais si je le lui suggère, elle va juste claquer la porte et continuer comme d’habitude.

Je sais aussi qu’elle aime voir ses amis, et qu’elle adore la bière, mais qu’elle s’interdit de sortir, et encore plus de boire un verre, parce qu’elle n’a qu’une seule chose en tête : performer aux championnats d’Europe. C’est du sérieux, à tel point qu’elle en oublie complètement de s’amuser et qu’il n’existe plus aucune soupape.

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S’arrêter est souvent difficile à accepter

Lorsque je lui énonce cette ordonnance, elle me regarde avec de grands yeux, comme si j’étais devenue complètement folle. Elle me demande si je suis vraiment sérieuse et je le lui confirme. Elle n’ose pas m’engueuler mais je vois bien qu’elle en a envie.

Je lui explique qu’à mes yeux, c’est le seul moyen d’avoir une chance de sauver les meubles et d’être bien le jour J, à condition bien sûr que je ne me trompe pas dans mon idée de surentraînement et qu’on n’en soit pas à un stade trop avancé. Elle s’arrête, réfléchit et me dit que de toute façon elle est tellement mal et perdue qu’elle ne voit pas quoi faire d’autre. Elle veut bien tester mon idée mais trois jours, pas plus. Ouf ! On décide de se revoir la semaine suivante pour faire un point et décider de la suite.

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Le retour de l’envie, du plaisir et de la performance

Sept jours plus tard, la revoilà dans mon bureau. Je suis curieuse.

Elle s’assied et me sourit. Me dit qu’elle va beaucoup mieux, qu’elle est soulagée. Elle a réussi à ne pas monter sur le bateau pendant 3 jours et a décidé de s’offrir un quatrième jour de pause, parce qu’elle sentait que cela lui faisait du bien et que l’envie commençait à revenir. Elle est sortie samedi soir avec des amis, a bu une bière et s’est vraiment amusée. Elle réalise que cela lui manquait. Elle ne s’était pas rendue compte à quel point elle avait besoin de débrancher et de souffler. Elle est remontée sur le bateau avant-hier, parce que l’envie était là. Elle s’est entraînée avec plaisir et les chronos étaient parfaits !

Elle retrouve de la confiance et se dit que tout n’est peut-être pas perdu pour les Europe. Elle me remercie chaleureusement et s’excuse de son attitude un peu agressive la fois dernière. Je lui réponds que c’est elle qu’elle doit remercier. Elle a eu le courage de s’écouter, de prendre soin d’elle, de son corps et de ses émotions, plutôt que de continuer à tirer sur la corde comme d’habitude. Elle en récolte aujourd’hui les fruits. Elle peut mettre ça symboliquement dans sa petite boîte à trésor des expériences positives. Ça pourra lui servir tout au long de sa vie.

Même si l’histoire de Juliane se termine bien, et que la situation a pu être renversée assez rapidement, il me semble intéressant de s’arrêter un peu sur les questions suivantes :

  • Qu’est-ce qui a amené Juliane à basculer dans le surentraînement ?
  • Que pourrait-elle faire concrètement pour éviter cela à l’avenir ?
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Ce qui peut conduire au surentraînement

Un surinvestissement de la performance

Je suis certaine que cela ne vous a pas échappé : Juliane est une sportive particulièrement orientée vers la performance. On pourrait même dire que, chez elle, la performance est « surinvestie », c’est-à-dire qu’elle prend énormément de place dans sa vie, au détriment notamment des relations amicales, et de tout autre forme de loisir.

On pourrait dire que Juliane « met tous ses œufs dans le même panier ». Pour elle, il n’y a que réussir qui compte. Forcément, elle y consacre tout son temps, et toute son énergie, quitte à sacrifier le reste, et à faire l’autruche quand arrivent les signes qui viennent dire que « c’est trop», que ce soient de la fatigue, de petites douleurs, un temps de récupération qui s’allonge, des chronos un peu moins bons, une baisse d’envie et une baisse de plaisir. Pour elle, le kayak, c’est du sérieux, et sa devise pourrait être : « no pain no gain ». En réalité, elle essaie de se rassurer en se disant que, plus elle en fait, plus elle a de chances de gagner.

Mais, me direz-vous, pourquoi est-ce si important de gagner ? Et c’est effectivement LA question qui souvent permet de comprendre les logiques sous-jacentes à des comportements extrêmes qui nous amènent à nous mettre en danger.

Si on s’accroche très fort à la performance, et que l’on en vient à nier les voyants orange puis rouge qui viennent dire que c’est trop, que la limite est dépassée, ce n’est pas pour rien. L’être humain, dans sa grande majorité, n’est pas masochiste.

Une identité fragile et une estime de soi défaillantes

En l’occurrence, pour Juliane, performer signifie « valoir quelque chose » et « exister ». C’est en quelque sorte une « béquille », qui l’aide à tenir debout malgré une identité et une estime de soi défaillantes.

Si elle lâche cette béquille d’un seul coup, psychiquement, elle risque de s’effondrer. Elle s’est donc construit une sorte d’équilibre, dans lequel l’investissement dans le sport et dans la recherche de performance tiennent une grande place. Pour elle, entendre ses limites et lever le pied quand elle ressent de la fatigue revient quelque part à un aveu de « faiblesse » et signifie qu’elle est « nulle » et « ne vaut rien ». Mais, bien entendu, au moment où elle me consulte, Juliane n’est pas consciente de tout cela.

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Ce qui permettrait de l’éviter à l’avenir

Une fois que l’on comprend un peu mieux ce qui se joue, on se dit que ce n’est pas si simple, et qu’il est fort probable que Juliane rencontre d’autres épisodes de surentraînement, ou se blesse, ou soit confrontée à un moment à un syndrome RED-S.

Il est évident que pour prévenir ce risque, il serait nécessaire qu’elle se confronte petit à petit à des questions essentielles du type :

  • Qu’est-ce qui fait que j’ai tant de mal à accepter les signaux de mon corps quand je vais trop loin ?
  • Pourquoi est-ce que je pratique ce sport ? Qu’est-ce que j’y trouve ?
  • Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui la performance est si importante pour moi ? Comment est-ce que j’en suis arrivée là ?

Idéalement, ces questions se poseront dans un cadre thérapeutique. Il est certain que certaines réponses viendront de son histoire personnelle et seront peut-être difficiles à accepter. Mais elles pourraient ouvrir à la construction progressive d’un nouvel équilibre, dans lequel il y aurait de la place pour autre chose que le sport, dans lequel Juliane saurait accueillir ses émotions et ses sensations et les mettre en mots ou en images pour les traverser plutôt que de les fuir en ramant. Dans cet équilibre, son estime d’elle-même ne serait plus menacée par le fait de « perdre » ou de ne pas suivre son plan d’entraînement à la lettre.

J’ai utilisé le terme « idéalement », parce que dans la réalité, Juliane n’a pas entamé ce travail. Elle l’a effleuré. Et elle a, par la suite, connu des épisodes difficiles sur le plan physique avec de sérieuses infections et une blessure grave. C’est cela qui, petit à petit, l’a forcée à prendre un peu de distance avec sa pratique sportive orientée uniquement vers la performance. Mais le travail de fond n’a pas été réalisé. Prendre conscience des béquilles sur lesquelles on s’appuie et oser chercher à comprendre pourquoi elles sont là, pour chercher à apprendre à marcher sans elles, est une démarche extrêmement difficile et souvent douloureuse. Qui plus est, elle peut être longue.

On comprend donc qu’il puisse y avoir de grandes réticences à s’y engager, quitte à répéter les schémas délétères, mais rassurants. Ceci dit, à mon sens, cela en vaut la peine. On y gagne toujours en liberté.

Bref : le surentraînement, c’est parfois bien plus complexe que ça n’en a l’air. Et si vous sentez que vous êtes enfermée dans un fonctionnement qui ne vous convient plus, n’hésitez pas : consultez ! 😊