Quand la motivation de la pratique sportive pose question

Mise à jour le 06/01/2025
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Vous êtes-vous déjà demandé ce qui vous motive dans votre pratique ? Avez-vous vraiment conscience de ce qui vous apporte du plaisir ? En consultation, j’entends souvent des réponses floues à ces questions. Lorsqu’elles s’éclairent, elles peuvent être surprenantes et pas toujours faciles à assumer. Dans tous les cas, elles témoignent de la complexité de ce qui peut nous faire courir, rouler, marcher, nager…

Sandra Holtz
Sandra Holtz
Sandra est psychologue du sport. Ce qui la passionne ? Accompagner les sportives pour les aider à trouver et assumer leur propre équilibre. Son fil rouge ? L'alliance entre plaisir et performance.

Cela fait 20 ans cette année que j’ai le bonheur d’exercer mon métier, et d’explorer les labyrinthes du psychisme humain en matière de pratique sportive. 20 années de pratique ne m’empêchent pas d’être encore et toujours étonnée de ce que je peux entendre parfois, quand celles et ceux que j’accompagne osent se lancer dans une parole vraie et sincère.

A deux reprises cette année, j’ai été interpellée par des consultations qui ont soulevé des questions passionnantes autour de la motivation et m’ont conduite à me replonger dans mes ouvrages de psychologie du sport, et à rechercher des articles scientifiques récents.

Je vous propose de plonger dans les histoires de Sophie et de Lionel, pour découvrir quelques-uns des ressorts qui peuvent sous-tendre nos motivations

Sophie : y a-t-il du sens en dehors de la performance ?

Sophie a 35 ans. Elle me sollicite au mois de mai, suite à son dernier ultra trail, qui a été un véritable cauchemar. Elle dit avoir subi la course du début à la fin, avec la sensation que les kilomètres étaient interminables et ne défilaient pas. Cela l’a presque traumatisée, et elle s’est promis de ne plus jamais revivre ça.

Elle aimerait comprendre ce qui s’est passé, pour pouvoir faire en sorte de mieux vivre les courses à venir. Lorsque je lui demande de me parler de sa pratique sportive, je sens que la performance tient une place particulièrement importante.

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En revanche, lorsque je lui pose la question de ce qu’elle aime dans cette pratique, elle me parle de son amour pour la montagne et du plaisir qu’elle a à courir dans de beaux paysages. Cependant, à aucun moment elle n’évoque quelque chose du plaisir trouvé dans l’activité de « courir ».

Pour aller plus loin dans l’exploration de sa motivation, je lui propose de tenir un carnet de bord du positif, outil que je vous ai présenté dans cet article.

Lorsque nous débriefons après deux semaines d’utilisation de ce carnet, il apparaît que le niveau de plaisir ressenti est relativement bas puisque Sophie a attribué des notes entre 2 et 5 sur 10 à ses sorties. Elle a eu beaucoup de mal à percevoir des éléments agréables, et s’est focalisée sur des éléments d’évaluation qui ont trait à la performance, comme par exemple son rythme cardiaque trop élevé, son allure trop lente par rapport à ce qui était défini sur le plan donné par son coach, la sensation d’avoir les jambes lourdes et de se traîner.

Bien entendu, je lui suggère un allègement de son entraînement, parce qu’il est évident que ces éléments traduisent un niveau de fatigue trop élevé, et je l’incite à consulter un médecin du sport, ce qu’elle fera quelques semaines plus tard.

Elle accepte l’idée d’alléger un peu l’entraînement. J’en profite pour lui suggérer une autre expérience visant à éclairer ce qui la motive à courir. Il s’agirait de faire une sortie sans sa montre connectée (donc sans repère d’allure), sur un parcours connu de quelques kilomètres et sans objectif autre que d’être curieuse de l’évolution de son envie et de ses sensations. Cela signifierait donc également la réalisation d’une sortie qui ne serait pas publiée sur les réseaux sociaux.

Sa réaction ne se fait pas attendre : « C’est hors de question. Je ne vois pas pourquoi je ferais ça, il n’y a absolument aucun intérêt ! »

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Aucun, effectivement, sauf si l’on aime l’activité de courir pour elle-même, ou que l’on apprécie les paysages. A ce moment-là, je ne peux m’empêcher d’être surprise par le fait que cette femme consacre 90% de son temps libre à une activité qui ne lui procure pas de plaisir en elle-même.

Je repense alors à mes discussions avec des coureurs, quelques années auparavant. Beaucoup évoquaient le fait que ce qu’ils recherchaient dans leur pratique, c’était surtout les sensations de bien-être éprouvées après la séance. D’autres se forçaient à mettre leurs baskets en se disant qu’il fallait bien faire quelque chose pour se maintenir en forme. Et il n’était pas rare d’entendre autour du stade que courir permettait de s’autoriser plus facilement des petites gourmandises au quotidien.

Dans tous ces discours, courir n’était au fond qu’un moyen d’obtenir une satisfaction qui n’était pas apportée par la course en elle-même.

Lionel : l’obsession des chronos

Quelques semaines plus tard, je reçois Lionel, 32 ans, coureur sur route depuis 6 ans. Lionel me consulte par rapport à des troubles du sommeil qui se manifestent depuis un an environ. Au départ, il n’identifie aucune cause spécifique. Mais au fur et à mesure de notre discussion, il s’avère que ces insomnies ont lieu systématiquement durant la semaine qui précède chacune de ses courses. Cela affecte ses capacités cognitives au travail, et c’est ce qui le gêne le plus.

Comme dans l’exemple précédent, quelque chose me dit qu’il y a peut-être un lien avec les raisons pour lesquelles Lionel court et avec les objectifs qu’il se fixe. Je creuse donc de ce côté-là et, effectivement, il apparaît rapidement que ce que Lionel recherche avant tout, c’est le fait de voir ses chronos s’améliorer à l’entraînement et en course. Visiblement, il a de bonnes qualités, et les résultats sont apparus rapidement après ses débuts, ce qui l’a encouragé à continuer et à rechercher la satisfaction de la progression. C’est donc la recherche de performance qui donne un sens à sa pratique. 

Lorsque je lui demande s’il aime vraiment courir, il se retrouve un peu déstabilisé et a du mal à me répondre. Je lui propose alors de s’imaginer une situation fictive : sa séance habituelle d’entraînement au stade est annulée, il fait beau, sa montre connectée est tombée en panne et son téléphone est déchargé. Irait-il courir ? Il a la franchise de répondre clairement : « non », et je sens dans son attitude qu’il y a là une vraie prise de conscience. Cela n’aurait aucun intérêt puisque rien ne serait mesurable et sa sortie ne pourrait pas être évaluée. 

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Je sens qu’il est un peu bousculé, et je lui demande alors de me parler de sa pratique sportive lorsqu’il était plus jeune. Très vite, il retrouve les sourire, me parle de volley-ball et de badminton avec ses copains et, là, il est évident que la dimension de plaisir est présente : « c’était vraiment chouette ! J’aimais beaucoup les sensations dans ces deux sports, et puis la dimension ludique, le fait de s’amuser ensemble. » 

Spontanément, il fait des liens, et me parle de sa petite amie, Léonie, qui ne pratique pas la course à pied en club, mais qui aime courir. Il me dit qu’elle va faire des footings quand elle en a envie, sans sa montre, et qu’elle ne participe jamais à des courses. Elle aime courir, c’est tout. 

Il en vient à avoir le courage de verbaliser qu’au fond, il n’aime pas courir. Ce qu’il recherche, c’est uniquement la valorisation apportée par la performance. 

Je lui suggère alors, en parallèle de sa pratique, de se diriger à nouveau vers des sports qui l’attirent vraiment, qui pourraient l’amuser, et qu’il pourrait partager avec des amis. Nous évoquons le badminton, le padel, l’escalade en bloc. Et finalement il me dit : « vous savez, je crois que c’est une très bonne idée. Oui, ça me donne vraiment envie ! Je vais organiser ça dans les prochaines semaines, et je ne suis pas très sûr de continuer à courir. » Et, forcément, il n’est plus question de ses troubles du sommeil 😊

Avez-vous éprouvé de la surprise en lisant ces différents exemples ? Pour ma part, je dois vous avouer que le concept de motivation me passionnait déjà lorsque j’étais étudiante. Saisir ce qui fait moteur dans le comportement d’un individu, en particulier dans sa pratique sportive, m’a toujours fascinée.

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Intrinsèque ou extrinsèque : ce qui nous fait avancer

De nombreuses recherches ont été réalisées pour mieux comprendre le fonctionnement de la motivation. Au début des années 2000, Deci et Ryan élaborent un modèle de compréhension que j’aime beaucoup, appelé théorie de l’autodétermination. Cette théorie a donné naissance à un outil, l’échelle de motivation dans le sport (EMS) qui permet d’identifier quelles sont les principales sources de plaisir d’un individu dans sa pratique.

Pour Deci et Ryan, les raisons qui poussent une personne à pratiquer une activité sportive sont toujours multiples, et ils distinguent trois grands types de motivations organisés selon un continuum : la motivation intrinsèque, la motivation extrinsèque, et l’amotivation (ou absence de motivation).

  • La motivation intrinsèque est inhérente aux activités qui sont réalisées pour l’intérêt qu’elles présentent en elles-mêmes et pour la satisfaction et le plaisir qui en découlent. C’est celle que l’on retrouve précédemment chez Léonie, la petite amie de Lionel.
  • Dans la motivation extrinsèque, le sport est pratiqué pour obtenir quelque chose. Par exemple : perdre du poids, se maintenir en forme, voir du monde lors des entraînements ou des compétitions, gagner des médailles, obtenir des like ou des commentaires positifs sur les réseaux sociaux, faire plaisir à son entraîneur ou à sa famille, avoir le statut de sportif de haut niveau,… 

C’est ce dernier type de motivation qui est prépondérant chez Sophie et Lionel, ce qui explique qu’ils soient extrêmement dépendants de leurs montres connectées et qu’ils ne trouvent aucun intérêt au fait de courir si leurs séances ne sont ni mesurées, ni enregistrées, ni exposées sur les réseaux. Chez eux, ce sont les chiffres qui donnent de la valeur à leurs entraînements et à leurs courses, bien plus que le plaisir qui peut être ressenti en courant. 

Vous l’aurez compris, ce type de motivation génère forcément beaucoup plus de stress que les motivations intrinsèques, d’autant plus quand elle existe chez des sportifs qui associent leur propre valeur à celle de leur performance. Là, on peut aisément comprendre que la perspective d’une course génère tellement d’angoisse qu’on a du mal à dormir, puisque ce qui est en jeu, c’est l’estime qu’on a de nous-mêmes. Si l’objectif n’est pas atteint, c’est la valeur que l’on s’accorde qui dégringole, et c’est souvent très douloureux.

La motivation intrinsèque, elle, est associée à un niveau de stress bien moins élevé, à un vécu d’émotions positives plus important, et à de meilleures performances dans la durée.

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Se reconnecter à ses motivations initiales

Cependant, il n’est pas rare qu’un sportif qui démarre une activité pour le plaisir qu’elle génère bascule à un moment vers une motivation déterminée essentiellement par des facteurs extérieurs, notamment quand il se met à obtenir de bons résultats et que ceux-ci sont valorisés par des personnes proches. Cela s’observe en particulier chez les adolescents. Le challenge est donc de prendre conscience de ce qui se passe, et d’essayer de reconnecter les motivations initiales.

Au final, on peut retenir qu’il est toujours plus bénéfique de s’engager dans une pratique sportive qui nous procure réellement du plaisir, en dehors de toute « récompense ». Et ensuite, il est intéressant de se reposer régulièrement la question de nos motivations et du sens de cette pratique. Si la perspective d’une sortie à vélo, en course à pied ou en randonnée sans montre ne suscite plus aucune envie chez vous, il peut être tout à fait judicieux de consulter, soit pour tourner sereinement la page de cette pratique, soit pour se la réapproprier en retrouvant des facteurs de motivation intrinsèques.

Dans tous les cas : prenez soin de vous, et faites en sorte de vous offrir une pratique que vous aimez avant tout pour le plaisir qu’elle vous apporte 😊