Jenny Diab – 7 semaines en solo sur le chemin de Compostelle

Mise à jour le 08/04/2025
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Dans cette interview, Jenny Diab partage avec nous son expérience de randonnée en tant que femme seule sur le Chemin de Saint-Jacques de Compostelle durant 7 semaines. Pourquoi est-elle partie? Comment s'est-elle préparée?Comment le chemin s'est-il passé? Elle nous offre son témoignage!

Laurène Philippot
Laurène Philippot
Laurène est la fondatrice du média. Cycliste (bikepacking, route et gravel), traileuse et randonneuse, elle est amoureuse de nature et particulièrement de montagne!

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Aujourd’hui, je reçois Jenny Diab du site JD RoadTrip. Je lui ai demandé de venir vous présenter son expérience sur Saint-Jacques-de-Compostelle, puisqu’elle a parcouru le chemin de Saint-Jacques entre chez elle, à Cahors, et Saint-Jacques-de-Compostelle pendant 7 semaines en solo. C’est donc une sacrée expérience et j’avais très envie qu’elle puisse nous en parler!

Présentation de Jenny

Je m’appelle Jenny. Cela fait un peu plus de 13 ans que j’ai mon blog. En 2019, je me suis lancée dans l’expérience de Saint-Jacques-de-Compostelle, ce qui a marqué un tournant dans mon parcours. Je suis très attachée à la nature et j’aime beaucoup pratiquer l’itinérance. Saint-Jacques-de-Compostelle a été l’élément déclencheur qui m’a vraiment poussée dans cette direction. Aujourd’hui, j’adore la grande itinérance, me surpasser et découvrir jusqu’où mon corps, mais aussi mon mental, peuvent aller. Car un tel défi demande également de la force mentale. Je suis passionnée par les sports en extérieur.

J’ai toujours aimé marcher et faire de la randonnée. Par exemple, même lors de city trips, comme à New York ou à Los Angeles, je préférais explorer à pied. Il m’est arrivé de parcourir 20 kilomètres en une journée, car je n’aimais pas prendre les transports en commun. Donc, marcher fait partie intégrante de mon quotidien. Oui, je faisais de la randonnée, mais il est vrai que Compostelle a été mon premier chemin de longue itinérance à ce point.

Pourquoi Compostelle?

Déjà, je vis sur le chemin, à Cahors. Donc, c’est normal d’y penser quand on voit les gens passer. Mais l’élément déclencheur, c’était que je voyageais beaucoup. Ma vie professionnelle était plutôt agréable, mais c’était le côté personnel qui n’allait pas bien à ce moment-là. J’étais dans une phase un peu difficile avec moi-même, en proie à des émotions compliquées. J’avais besoin de quelque chose de simple. Je voulais un objectif clair : marcher, dormir, manger, marcher, dormir, avec pour but d’arriver au bout. Je voulais me retrouver avec moi-même, car je me questionnais beaucoup sur ma vie. J’ai donc décidé de me lancer sans savoir où j’allais.

Pas spécialement. Je ne suis pas du tout croyante, mais le côté spirituel est venu sur le chemin. En fait, tu te prêtes au jeu : tu vas dans les églises, tu participes aux messes des pèlerins, et on t’accueille partout. Tous les soirs, il y a des messes de pèlerins, car le chemin est vraiment organisé pour ça. Du coup, tu te laisses porter. Et effectivement, je me suis retrouvée avec des émotions dans les églises où j’ai même pleuré, alors que je pensais que c’était un lieu un peu neutre. Tout ce qui était dit pendant les messes et les partages entre pèlerins me touchait, surtout à ce moment-là. Je pense que cette dimension spirituelle vient avec le chemin.

Oui, tout à fait, je suis tout à fait d’accord avec ça.

Préparation du voyage

Non, je n’avais pas vraiment de choix. Quand tu pars du Puy-en-Velay, il y a la variante pour Rocamadour, mais moi, j’étais déjà après sur le chemin. En France, je n’avais pas de variante. En revanche, une fois en Espagne, j’avais la possibilité de choisir entre le Camino del Norte et le Camino Frances. Je voulais absolument prendre le Camino Frances, qui est le chemin de base, le plus connu et celui que tout le monde emprunte. Pour une première expérience, je préférais partir sur quelque chose de classique, l’itinéraire principal.

Pas du tout, vraiment pas. Je savais que j’allais le faire, mais je ne savais pas quand. J’attendais vraiment le bon moment, celui où je me sentirais prête psychologiquement pour aller au bout. Et, honnêtement, cela s’est fait naturellement. Une semaine avant de partir, j’ai décidé que c’était le moment. Je savais que la période idéale était entre avril et septembre, selon la météo. C’est vrai que l’été est très prisé, surtout après le Covid. Mais moi, j’ai choisi de partir hors saison, le 18 juin. À partir de là, je ne me suis pas préparée. J’ai juste pris mon sac, fermé la porte de chez moi et je suis partie. Clairement.

Oui, voilà. Comme je ne savais pas vraiment où j’allais ni ce qu’était le chemin, je suis partie dans l’inconnu total. En fait, quand je m’étais vaguement renseignée, je pensais que le principe était simple : tu marches et tu réserves le jour même. Pas du tout ! À ma première étape, tout était complet. J’ai donc dû m’organiser et chercher un endroit où dormir. Je ne me suis pas retrouvée dans un lieu plein de pèlerins, mais seule dans un gîte, car tout était réservé. J’ai vite compris qu’il fallait prévoir un peu à l’avance. Par la suite, sur le chemin, je réservais juste 3 ou 4 jours à l’avance pour garder une certaine liberté.

Non, c’était vraiment spontané.

Oui, tout à fait. Mais il faut aussi comprendre qu’en marchant longtemps, le nombre de kilomètres que tu fais au début n’est pas le même qu’à la fin. Au début, je savais que marcher entre 20 et 25 kilomètres par jour était faisable pour moi. Je me basais un peu là-dessus pour mes étapes, mais aussi sur les événements dans les villages et sur la disponibilité des supermarchés. En été, certains villages organisaient des fêtes, et je savais que je pourrais bien manger là-bas pour pas cher, avec une ambiance sympa. Parfois, tu te retrouves dans des petits bleds où il n’y a rien. Donc je cherchais des étapes où je pouvais trouver une pharmacie, acheter à manger ou retirer de l’argent. Je restais donc entre 20 et 25 kilomètres au départ, mais après, j’ai augmenté mon rythme, atteignant 30-35 kilomètres.

En fait, tu dois vraiment adapter tes étapes à ton rythme et à ce que tu es capable de faire. Ça implique aussi une dimension mentale importante. Quand tu pars pour longtemps, il faut aimer marcher, mais c’est aussi une question de mental. Pour moi, faire le chemin en entier, comme je l’ai fait, requiert une grosse partie psychologique : se dire qu’on ira jusqu’au bout. Une fois que le mental est en place, le physique suit. C’est comme ça que cela s’est passé pour moi.

Oui, au début, on pense qu’on part avec le strict nécessaire… mais même là, on se rend vite compte qu’on en a trop. C’est un apprentissage progressif. Par exemple, durant mon parcours en France, j’ai dû renvoyer des affaires par la poste à trois reprises ! Des bouquins comme le Miam Miam Dodo qui m’avaient été utiles pour les réservations au début, mais que j’ai vite délaissés. On peut tout trouver en ligne maintenant. J’avais aussi pris des sandales ouvertes pour marcher, mais je me suis rapidement rendu compte que ce n’était pas l’idéal. J’ai fini par renvoyer pas mal de vêtements et d’autres choses inutiles.

En partant, mon sac faisait environ 12 kilos. À la fin, il devait peser entre 7 et 8 kilos, et encore, la différence était surtout liée à la nourriture. Un proverbe dit qu’on emporte ses peurs dans son sac à dos, et dans mon cas, c’était vrai : j’avais toujours peur de manquer de nourriture, alors je transportais un kilo de pâtes et de la sauce tomate. Mais je pense que je me suis tellement retrouvée dans des villages en France où il n’y avait rien que du coup, en Espagne, j’avais toujours ça. Alors qu’en Espagne, c’est complètement très différent de la France!

Je n’avais pas de bâtons de marche à l’époque, mais si je devais repartir, j’en prendrais certainement. Cela aide beaucoup, surtout sur des longues distances. Quant aux chaussures, j’avais des chaussures de randonnée assez classiques, avec des tiges mid ou hautes, ce qui est utile pour traverser les Pyrénées ou marcher en Galice, où le terrain est souvent caillouteux. Aujourd’hui, je choisirais probablement des chaussures de trail, car elles sont plus légères et bien adaptées. Cependant, elles ne sont pas toujours idéales dans des conditions de boue extrême, comme ce que j’ai vécu dans les champs parfois le matin. Je me poserais la question en tout cas, les deux peuvent faire l’affaire!

J’avais trois t-shirts, quelques sous-vêtements pour pouvoir tenir quelques jours sans laver. J’avais des t-shirts techniques qui sèchent rapidement, un short pour être à l’aise après la marche, et un pantalon qui se transforme en short selon la météo. J’avais aussi une veste légère, une doudoune compacte facile à ranger, et un duvet. Le duvet est utile en Espagne parce que, même si on pense qu’il fait chaud, les nuits peuvent être fraîches, et dans les dortoirs, si quelqu’un ouvre la fenêtre, c’est bien d’avoir son duvet, même s’ils fournissent des couvertures.

J’avais aussi une petite trousse de pharmacie avec de quoi soigner les ampoules et les petites blessures. On trouve des pharmacies facilement en chemin, mais c’est bien d’avoir le nécessaire même si le plus important, c’est de partir léger.

Une gourde filtrante peut être utile, en plus d’une gourde normale, surtout quand il n’y a rien sur plusieurs kilomètres. Je pense à une étape en Espagne où il n’y a absolument rien, même pas un robinet. C’est mieux d’avoir ce qu’il faut en eau. Moi, j’ai eu de la chance, il ne faisait ni trop chaud ni trop froid, donc je n’avais pas besoin d’une grande quantité d’eau, mais c’est à prévoir.

Pour la toilette, je n’avais que le strict minimum : une brosse à dents à couper si besoin, un savon qui fait tout. Pas besoin de transporter une grande trousse, ça ne sert à rien. Minimaliste à fond !

La randonnée sur le chemin de Santiago

Alors… Je vais répondre d’abord à la deuxième question. Oui, j’ai fait des journées de pause, surtout au début. Il faut savoir qu’au bout de dix jours, une grosse fatigue arrive. Et surtout, quand tu commences, tu as souvent des ampoules. Donc oui, au début, ça m’est arrivé de faire des pauses. Je ne faisais pas forcément des arrêts complets, mais parfois, je sautais une étape en prenant un bus, parce que tout est organisé autour du chemin. Mon jour de repos consistait alors à avancer en bus pour continuer à progresser sans marcher. En tout, j’ai dû faire quatre ou cinq jours de repos, mais pas plus. C’était surtout au début, pour soigner mes pieds, etc.

Ensuite, pour la journée type, c’est assez différent entre la France et l’Espagne. En France, comme on finit par faire des rencontres et marcher avec des gens, on reste dans cette atmosphère conviviale où on a envie de continuer ensemble. On finit par bien se connaître. Les horaires sont assez classiques : tu commences à marcher vers 8h, 7h30, voire 7h, selon la chaleur. Moi, j’aimais bien partir tôt et arriver tôt, mais en France, je me suis pas mal adaptée aux gens avec qui je marchais. Ce rythme me convenait.

Par contre, en Espagne, à 8h du soir, j’étais déjà au lit. À 5h du matin, j’étais réveillée, et à 5h30, je partais. À 6h ou 6h30, je m’arrêtais dans un café pour prendre un petit-déjeuner, typiquement un café et un croissant, puis je repartais. Souvent, j’avais terminé mon étape autour de midi, midi et demi, voire 13h. C’était un rythme qui me convenait bien, même s’il était différent de celui que j’avais en France.

La différence vient du fait que le chemin lui-même est différent entre la France et l’Espagne. En France, on est sur un rythme plus tranquille, avec pension complète dans les auberges. Il y a cette ambiance bon enfant, où tu discutes avec les gens, tu te mets à l’aise, et tu profites des rencontres. Tout ça te permet de prendre un rythme agréable, où tu kiffes, tu restes dans cette dynamique-là.

Mais quand je suis arrivée à Saint-Jean-Pied-de-Port, la plupart des Français s’arrêtaient là. Moi, je continuais, et je me suis retrouvée toute seule. Vraiment toute seule. J’ai vu tous les gens s’arrêter à Saint-Jean-Pied-de-Port, et là, je me suis dit : « OK, je reprends un nouveau rythme ». C’était un peu comme un redémarrage à zéro. J’étais entourée de gens qui venaient de partout dans le monde : des Coréens, des Espagnols, des Italiens, des Belges… Des gens qui commençaient leur chemin à Saint-Jean, donc qui étaient encore en pleine galère avec la traversée des Pyrénées, alors que moi, ça faisait trois semaines que je marchais.

Il y avait aussi beaucoup plus de monde sur le chemin en Espagne. En ce qui me concerne, je continuais de faire mes réservations, mais j’ai gardé ce rythme de réserver mes logements au fur et à mesure, sur 3 ou 4 jours. En Espagne, j’ai surtout marché toute seule, clairement. J’avais trouvé mon rythme, et il me plaisait. J’aimais marcher tôt, souvent dans l’obscurité avec une lampe frontale. C’était un rythme que j’avais adopté : à 5h du matin, je partageais sur Instagram mes étapes, le nombre de kilomètres que j’allais parcourir, et où je comptais arriver.

Ce rythme me convenait, je me sentais vraiment en phase avec moi-même. En France, c’était plus le partage qui dominait, j’ai pris le temps de m’adapter. Au début, on est un peu perdu, on ne sait pas vraiment pourquoi on fait ça, on se confronte à soi-même et à ses difficultés. L’atmosphère entre Français m’a redonné un peu de peps. Mais une fois arrivée en Espagne, je savais que j’allais aller jusqu’au bout, c’était mon objectif, clairement.

Exactement, c’était vraiment ça. On n’était plus sur des étapes de 20 kilomètres, mais plutôt sur du 28-32 kilomètres. Pendant que les autres débutaient et n’étaient pas encore dans le rythme, moi, j’avançais vite. Et j’entendais des commentaires de gens, notamment des Anglais, qui disaient : « Mais pourquoi les gens marchent aussi vite ? Je ne comprends pas. » Mon corps était simplement bien rodé. Ils se demandaient : « Oui, mais c’est un chemin, pourquoi se presser ? ». Mais en fait, c’était ma façon à moi de marcher à ce moment-là. J’avais peut-être 500 bornes, 600 bornes dans les pattes et eux démarraient: forcément, tu n’es pas du tout au même rythme.

C’est exactement ça.

Oui, exactement. Et puis surtout, les rencontres en France… Je me souviens qu’à un moment, on était un groupe de jeunes, on était entre nous, et c’est vrai qu’on n’avançait pas trop. On faisait du 18 kilomètres par jour, on prenait notre temps. Et puis, un jour, j’ai eu une crampe horrible au mollet. À ce moment-là, je pense que je ne m’hydratais pas assez. Là, j’ai réalisé que ça n’allait pas le faire. Je n’avançais plus. On était ensemble, mais on se ralentissait. Ce n’était pas ce pour quoi j’étais partie. J’ai donc fait une vraie pause de deux jours et je me suis avancée en bus.

Il y a ce service, la malle postale, qui permet de t’avancer si tu es blessé ou si tu en as besoin. J’ai pris soin de moi, je me suis massée, et après ces deux jours, j’ai croisé des gens que j’avais rencontrés plus tôt et qui avaient bien avancé. J’ai alors pris leur rythme, et ceux avec qui j’étais restés loin derrière. Ça m’a fait comprendre qu’il fallait que j’avance pour moi, sans traîner dans ce confort du groupe. C’était agréable d’être ensemble, de partager les hébergements et les repas, mais je me suis rendu compte que je n’étais pas là pour ça.

J’ai donc brisé ce confort et je suis partie. J’ai trouvé un nouveau rythme avec des gens que j’avais rencontrés avant et avec qui ça collait bien. Parmi eux, il y avait une Australienne avec qui je suis toujours en contact. Avec ce groupe, on se donnait de la liberté. Parfois, je marchais devant, parfois derrière. On se laissait cet espace pour être seuls, et c’était vraiment cool. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment trouvé mon rythme, du moins pour la partie française. D’ailleurs, nous sommes allés ensemble jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port.

Non, je n’ai pas ressenti d’insécurité ou rencontré de problèmes particuliers. C’est vrai qu’on lit parfois des histoires ici et là, mais dans l’ensemble, que ce soit en France ou à l’étranger, le chemin est assez bienveillant. Les gens sont attentionnés. Combien de fois je me suis arrêtée pour me masser les pieds et tout le monde me demandait si ça allait, si j’avais besoin de pansements ou d’aide. Et je faisais la même chose en retour.

Il est vrai que je suis tombée sur un ou deux hébergements qui n’étaient pas terribles, où l’endroit était insalubre ou juste orienté business, mais cela n’avait rien à voir avec le fait que j’étais une femme. En tout cas, à l’époque où je suis partie, je n’ai ressenti aucun problème particulier vis-à-vis de ça. J’ai croisé pas mal de femmes qui marchaient en solo, certaines faisaient même du camping. Globalement, les hommes que j’ai rencontrés étaient bienveillants, et je trouve que c’est un chemin relativement sûr et agréable pour ça.

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Je pense que, en vrai, quand je réfléchis, il y a deux moments difficiles. Le premier, c’est au départ. Je me suis dit : « Qu’est-ce que je fais ? Pourquoi je m’inflige ça, vraiment ? ». Je me suis arrêtée, assise au milieu du chemin, avec des ampoules qui arrivaient dès le premier jour. Je me disais : « Pourquoi je fais ça ? ». J’étais là, à penser : « Viens, fais demi-tour. T’es pas loin, fais demi-tour ». Et finalement, non, j’ai persévéré. Mais c’est vrai que le départ a été difficile, surtout les premiers dix jours. En plus, je m’étais complètement coupée des réseaux sociaux. Je voulais partir pour moi, et ça a été difficile. Je pleurais beaucoup, je me demandais pourquoi j’étais là.

Cette période était dure parce que tu souffres physiquement, psychologiquement, et tu ne comprends pas trop pourquoi tu fais ça. Tu n’as pas encore de réponses à tes questions. C’est vraiment un face-à-face avec toi-même.

Le deuxième moment difficile, c’est quand je suis passée de la France à l’Espagne et que je me suis retrouvée toute seule à nouveau. Là, je me dis : « C’est chaud ». Tous les gens autour de moi, je ne les connaissais pas, je ne savais pas qui ils étaient. C’était perturbant pour moi. Et le fait d’arriver dans un nouveau pays, où tu ne parles plus français mais anglais, a été difficile. Mais je ne me suis pas laissée abattre. Je me suis dit : « Allez ».

C’est à ce moment-là que j’ai pris l’habitude de partir plus tôt le matin, pour ne pas me laisser envahir par toutes ces nouvelles personnes. Ce n’était pas que je ne voulais pas faire de rencontres, mais j’étais déjà dans une dynamique, j’étais déjà partie depuis un moment. Je ne voulais pas être perturbée par des choses, pas forcément négatives, mais qui auraient pu me déstabiliser. Donc, je partais tôt. Et finalement, tous les gens que j’ai recroisés sur le chemin étaient dans le même rythme que moi. On se disait bonjour, sans forcément discuter, mais c’était juste « bonjour, bon chemin aujourd’hui ». On se dépassait, on se recroisait, mais on n’était pas forcément dans les mêmes hébergements. Oui, le début de la partie espagnole a été un peu difficile.

Alors, en vrai, tout le chemin est mémorable, clairement. Tout est positif là-dessus. Avec le recul, tout est positif. Mais je crois que mon dernier jour est le plus incroyable de tous. Il faut savoir un truc : en Espagne, les derniers 100 kilomètres sont sacrés pour les Espagnols. Ils viennent souvent juste pour ces derniers kilomètres, alors que toi, tu viens de beaucoup plus loin. Donc eux, ils sont dans une atmosphère de fête. Mais toi, tu es en auberge, tu viens de faire 1000 bornes, et eux, ils rentrent à 3h du matin, défoncés, faisant un bordel monstre. Toi, tu te lèves à 4h30 ou 5h. Du coup, t’es énervée, tu te dis : « Ca fait chier, je suis à fond, ils ne respectent pas ». Bref, il était 3h30 du matin, j’étais réveillée, impossible de me rendormir. Je me suis dit : « OK, je me lève, je pars ».

Il devait être 4h, 4h30 quand je suis partie. Il faisait nuit, une brume épaisse où on ne voyait pas à 200 mètres. Et là, je croise un gars. Je me dis : « Je suis toute seule sur le chemin, il fait nuit, je vais le suivre ». Donc je le suis. Je le vois se retourner de temps en temps. Et puis à un moment, il sort une lampe qu’il met à l’arrière de son sac. Grâce à ça, je pouvais le voir de loin dans la brume. On continue à marcher, marcher. Puis, on arrive à un bar. Je prends un café, et il me dit : « Tu marches bien ! ». C’était un Italien, donc il me parle en anglais. Je lui réponds : « Ouais, j’ai bien suivi ». Il me dit : « Tu as vu, j’ai mis une lumière exprès pour que tu puisses me suivre dans la brume ». Je l’ai remercié, c’était super sympa de sa part.

Il me demande : « Tu vas où aujourd’hui ? ». Je lui dis que je m’arrête normalement à la prochaine étape. Et là, il me dit : « Mais non, tu ne vas pas t’arrêter là, il est 8h30, il te reste 20 bornes, tu devrais aller jusqu’au bout aujourd’hui« . Je commence à y réfléchir, et je me dis : « Il a raison ». Il est 9h, j’arrive à mon hébergement, mais ça n’a aucun sens d’arriver aussi tôt. Du coup, j’annule mon hébergement et je décide de continuer. J’ai fait les 20 bornes restantes, et ce jour-là, j’ai marché 40 bornes en tout.

Je suis arrivée à Santiago ce jour-là au lieu de le faire en deux étapes. J’ai recroisé ce gars, on est allés chercher notre Compostela ensemble au bureau d’accueil, et on a déjeuné ensemble le lendemain. On a aussi dîné ensemble, et il m’a vraiment marqué. Il m’a poussé en me disant : « Tu marches depuis la France, pourquoi t’arrêter ? ». Il avait tellement raison. On est toujours en contact, et je raconte souvent cette histoire parce qu’il a vraiment marqué la fin de mon chemin et m’a bien aidé à le finir.

Bilan après le voyage

Orateur #1 : Oui, clairement. Déjà, je l’ai ressenti en moi. Au début, j’étais complètement coupée de tout. J’avais mon téléphone uniquement pour donner des nouvelles à ma maman. Mais tous ceux qui m’appelaient ou m’envoyaient des messages, je ne répondais à personne. J’étais tellement mal psychologiquement que je ne répondais pas. J’ai perdu des amis à cause de ça, mais c’était nécessaire pour moi. Et en fait, quand je suis arrivée en Espagne, j’ai commencé à repartager ce que je faisais. Les gens étaient super enthousiastes de voir ce que j’étais en train de faire, et j’ai vraiment ressenti un élan de solidarité pour le reste du chemin.

Oui, ça a répondu à beaucoup de mes questions. Je voyage tout le temps, je suis souvent sur la route, je n’ai pas de chez-moi, et c’est difficile de voir ses amis régulièrement dans ces conditions. J’étais en plein questionnement : « Est-ce que je devrais acheter un appartement ? Est-ce qu’il me faut un pied-à-terre ? Un enfant, peut-être ? » L’enfant, ça ne viendra pas, parce que j’aime trop ma liberté pour ça. Mais finalement, j’ai acheté un appartement, j’ai trouvé ce pied-à-terre dont j’avais besoin. Je suis rentrée fin août, et j’ai signé pour l’appartement en décembre.

Honnêtement, c’est la meilleure expérience de ma vie. Je voyage beaucoup, je vois des endroits incroyables, mais cette expérience humaine est incomparable. Sur le chemin, personne ne se soucie de qui tu es, de ce que tu fais, de ton âge. On est tous au même niveau. C’est pour moi le « chemin de la liberté ». Personne ne te juge, chacun vit son propre chemin. C’est la plus belle expérience humaine que j’aie vécue.

J’y pense régulièrement et je me dis qu’il faut que je reparte, que je refasse quelque chose de similaire, parce que ça me fait du bien. C’est difficile à organiser à cause de mon emploi du temps, mais l’année dernière, je suis repartie. J’ai fait le chemin de Stevenson, puis j’ai repris une partie de Compostelle que je n’avais pas terminée. Ça m’a fait du bien, mais je me rends compte que j’ai besoin de défis.

Depuis quelques années, j’hésite entre deux choses : refaire Compostelle, mais en me lançant un défi pour le faire en moins de temps, ou explorer un nouveau chemin. Et là, il y a un chemin en Roumanie, qui part du nord au sud, 1400 kilomètres, et il me tente beaucoup. Je pense que l’année prochaine, je vais me lancer là-dessus.

Avec plaisir.

Conseils pour les femmes souhaitant se lancer

Franchement, il faut se lancer. Sincèrement, il ne faut pas avoir peur, parce que déjà, si on fait la partie française, on est en France, donc on est dans son pays. Ensuite, l’Espagne, ce n’est pas bien loin non plus. Aujourd’hui, tout est aménagé pour le chemin de Compostelle : il y a des bus, des restaurants, des gîtes… Et puis, avec Internet, il y a aussi les groupes Facebook qui permettent, en cas de souci, de trouver de l’entraide.

Mais honnêtement, il ne faut pas partir avec des a priori. C’est un chemin super accessible, et même si on aime tout contrôler, il y a tout ce qu’il faut pour s’organiser. Au début, on peut vouloir tout réserver, tout planifier, mais au fur et à mesure du chemin, on apprend à lâcher prise. Je trouve que c’est un excellent moyen pour une femme qui veut se lancer, se donner un défi.

Ce n’est pas dangereux du tout. On croise tellement de monde sur le chemin que, franchement, il faut vraiment avoir de la malchance pour qu’il arrive quelque chose. Le chemin est bienveillant, et aujourd’hui, beaucoup de femmes le font en solo. Donc vraiment, il ne faut pas attendre que quelqu’un vous accompagne, il ne faut pas attendre que des amis soient disponibles. Il faut foncer. C’est facile, et il y a tout pour s’organiser. Donc, foncez !

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Suivre Jenny

Je partage beaucoup sur mon Instagram, @jdroatrip. Et je pense que si je repars faire le chemin en Roumanie, je le partagerai quotidiennement, clairement. Les gens aiment voir ça. Ils aiment voir que tu galères, ça, c’est clair, mais ils aiment bien aussi voir si tu vas aller au bout et y arriver!

Après, je suis aussi sur Facebook avec le même nom, jdroatrip, ou ma page perso Jenny Diab. Et puis après, il y a mon site, jdroatrip.tv, où on peut retrouver toutes mes expériences, autant sur le chemin de Stevenson ou Compostelle, où justement j’ai écrit un article pour les femmes qui veulent se lancer aussi. Voilà, il y a plein de choses qui sont liées à ça, et aux randonnées que je peux faire en tant que femme solo.

Avec grand plaisir, c’était top de pouvoir en reparler. J’ai toujours plaisir à en reparler, ça ne me lasse pas.