Anaïs Pellat-Finet – L’alpinisme au féminin avec Lead the Climb

Mise à jour le 31/12/2024
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Dans cette interview, j'ai reçu Anaïs Pellat-Finet, alpiniste passionnée et membre du premier groupe d'alpinisme féminin de l'association Lead the Climb, qui œuvre pour la féminisation des sports de montagne. J'ai eu envie de l'inviter pour en savoir plus sur son parcours, mais aussi pour mieux comprendre le rôle de cette association et tout ce qu'elle met en place pour aider les femmes à gagner en autonomie en montagne.

Laurène Philippot
Laurène Philippot
Laurène est la fondatrice du média. Cycliste (bikepacking, route et gravel), traileuse et randonneuse, elle est amoureuse de nature et particulièrement de montagne!

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Présentation

Merci de m’accueillir dans le podcast ! Je m’appelle Anaïs, j’ai 33 ans. Mon camp de base se trouve entre le Vercors et Chamonix, car je n’arrive jamais à choisir entre les deux. En ce moment, je suis souvent dans mon camion. J’ai commencé la montagne à 26 ans, donc finalement il n’y a pas si longtemps. Par ailleurs, j’ai longtemps travaillé comme commerciale dans une entreprise qui vend des murs d’escalade.

Non, à la base, je n’aimais pas du tout l’escalade. Ce sport me faisait peur, et je ne comprenais pas l’intérêt de passer des heures à grimper et enchaîner des longueurs. Moi, ce que j’aimais, c’était partir en montagne. Mais j’ai vite compris que pour faire des courses plus techniques et être plus à l’aise, il fallait s’entraîner en escalade. Finalement, cela fait deux ans que j’y ai vraiment pris goût. En progressant, j’ai découvert toutes les facettes de ce sport, que l’on ne connaît pas forcément quand on débute.

Avant, je faisais beaucoup de randonnée. J’adorais partir marcher et m’aventurer en autonomie avec ma tente et mon réchaud. J’avais déjà ce goût pour la rando hors des sentiers battus. Je passais souvent mon temps à regarder des cartes IGN et à chercher des passages moins fréquentés. C’est en explorant des sentiers plus escarpés que l’idée de faire de la montagne m’est venue. Par ailleurs, je faisais beaucoup de ski. Mais à force, j’en ai eu assez des stations et de leur affluence. C’est à ce moment-là que j’ai découvert le ski de randonnée, vers 26 ans. J’ai commencé à me former et c’est par ce biais que je suis arrivée à l’alpinisme.

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Premiers pas en alpinisme

Quand j’avais 25 ans, je travaillais en alternance dans une grosse entreprise. Le CE proposait des stages de formation à l’autonomie en montagne à un prix très accessible. Le guide qui organisait ces stages était un collègue ingénieur, ce qui rendait l’expérience encore plus sympa. J’ai commencé à participer à ces stages via l’entreprise.

Pour la petite anecdote, mes parents, à cette époque, pensaient que je rêvais juste de faire le Mont-Blanc (ce qui était aussi le cas, comme beaucoup de gens). Pour mes 25 ans, ils m’ont donné de l’argent pour m’offrir un guide afin de gravir le Mont-Blanc. Sauf qu’ils ont fait l’erreur de me donner directement l’argent, au lieu de le donner au guide. J’ai utilisé cette somme pour financer plusieurs formations proposées par le CE de la boîte. Je me disais qu’un jour, j’irais au Mont-Blanc. Depuis, je n’ai jamais arrêté de faire de la montagne.

Exactement, oui, donc c’était finalement un bon investissement.

J’ai été attirée par le côté technique de l’alpinisme. Voir des piolets, des crampons, des cordes, des gens qui font des nœuds, qui mettent en place des rappels… Tout cela me fascinait. Cette méthodologie avec le matériel et l’efficacité qu’elle demande, je trouvais ça passionnant.

Ensuite, il y avait aussi l’idée de se retrouver dans des endroits qui paraissent inaccessibles. Et puis, il y a l’esprit de cordée. Pour moi, l’alpinisme, c’est avant tout être une équipe : arriver au sommet ensemble, mais surtout redescendre ensemble, ce qui est encore mieux. Cet aspect humain est vraiment fort. On apprend à connaître les autres très rapidement, car en montagne, il n’y a pas de place pour se cacher. Beaucoup de barrières tombent, et humainement, je trouve cela très enrichissant.

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La place des femmes

Quand j’ai débuté, dans mon entreprise, nous étions au moins trois femmes pour trois hommes dans nos groupes. Mais cela me semblait spécifique à cet environnement professionnel. En m’intégrant davantage dans le milieu de l’alpinisme, j’ai compris que c’était très masculin, avec une forte présence d’hommes et une culture centrée sur la performance et la force.

Je n’ai jamais ressenti cela comme un frein, mais il y a cette tendance, surtout quand on débute, à laisser les hommes gérer en cordée, pensant qu’ils sont plus expérimentés ou plus forts, même si ce n’est pas toujours vrai. Quand j’ai quitté l’entreprise et que je n’avais plus accès à son CE, j’ai constaté combien il était difficile d’apprendre la montagne si l’on n’a pas de famille ou de compagnon dans ce milieu, ou personne pour nous transmettre les bases.

J’ai cherché des moyens de me former : il y avait le CAF, mais apprendre avec des groupes importants ne me convenait pas. J’ai du mal avec les groupes de dix personnes ou plus. C’est en fouillant sur Internet que j’ai découvert Lead the Climb. Cette association propose des formations à l’autonomie en montagne, exclusivement entre femmes et encadrées par des guides femmes. J’ai suivi quelques stages, notamment pour combler mes lacunes en cascade de glace et approfondir mes connaissances en alpinisme, vu que j’avais déjà de bonnes bases.

C’est là que j’ai vraiment découvert l’alpinisme au féminin. J’ai aussi pris conscience de la faible représentation des femmes parmi les guides de haute montagne – seulement 2 %. Le milieu professionnel reste compliqué pour les femmes, en raison de barrières mentales qu’on se met parfois nous-mêmes. Je pense que les idées reçues sur les femmes en montagne, comme le fait qu’elles ne soient pas capables, évoluent. Aujourd’hui, je trouve que les hommes sont globalement très ouverts et accueillants envers les femmes en montagne.

Lead the Climb est précieuse car il permet d’apprendre entre femmes et de dépasser ces barrières. On prend confiance, on s’autorise à passer devant en cordée, à analyser une situation ou à prendre des décisions. Quand on retourne en milieu mixte, on sait que l’on est capable, qu’on peut y aller. Cela m’a permis d’être à l’aise pour passer en tête ou donner mon avis dans une cordée, même composée d’hommes. Finalement, l’idée reste la même : miser sur les atouts de chacun pour atteindre ensemble le sommet et redescendre sereinement.

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L’asso Lead the Climb et le projet team Lead the Climb

Pas qu’à moi ! Lead the Climb, c’est une asso qui compte 350 adhérentes, avec 90 journées de stages par an dans toutes les disciplines de montagne : ski de rando, cascade de glace, alpinisme, escalade, et bien d’autres encore. Cela représente 230 journées de terrain et ça permet à 400 femmes de sortir chaque année en montagne, ce qui est énorme. L’asso travaille avec 25 guides femmes et 30 guides renforts (des hommes qui viennent également encadrer). Et tout cela est porté par 10 bénévoles depuis 2018, dont un noyau dur de 4-5 personnes qui gèrent ça comme une véritable petite entreprise.

L’asso marche super bien et a même pu lancer des groupes d’alpinistes féminins, comme on en voit dans d’autres clubs CAF.

Ce groupe, on le doit à Manon, une bénévole de l’asso. Elle avait envie de rejoindre un groupe féminin et s’est demandé si elle devait quitter Lead the Climb pour en trouver un ailleurs. Finalement, elle a décidé de lancer un groupe directement au sein de l’asso. Elle a organisé des sélections et c’est ainsi que Team Lead the Climb a vu le jour.

L’objectif, c’est de former un groupe de femmes, en général entre 4 et 8 participantes. Dans notre promo, nous étions six au départ, puis une a dû partir, donc nous avons continué à cinq. Le programme s’est étalé sur deux ans, avec une formation encadrée par des guides de haute montagne, Maud et Bégo. On a fait plusieurs stages où on a repris les fondamentaux : poser des relais, installer des coinceurs, progresser en grande voie, etc. On a également touché à d’autres aspects comme le ski et le mixte (neige et glace).

Entre les stages, nous nous étions fixé comme obligation de faire des sorties en autonomie, sans les guides, et en groupe complet. Cela faisait partie du « contrat » qu’on s’était donné, car en stage, avec deux guides pour cinq participantes, les sorties en montagne sont souvent limitées. Le temps d’apprentissage est long, les horaires sont multipliés par deux, et il est difficile de s’attaquer à des courses complexes. Ces sorties autonomes nous ont permis de progresser énormément, de pousser nos limites petit à petit et de réaliser de belles courses ensemble au bout de ces deux années.

Malgré quelques imprévus (comme des stages annulés à cause de la météo ou une gastro généralisée au sein de l’équipe), on a vraiment appris à être efficaces. On a su absorber un maximum d’informations pendant les stages et appliquer tout cela en autonomie. Ces sorties régulières ont aussi renforcé nos liens, car dans nos entourages, nous n’avions pas forcément d’autres compagnons de cordée. Ce groupe a été une vraie chance pour nous toutes, et c’est ce qui a permis de réussir à faire des choses incroyables ensemble.

À l’époque, j’avais aussi postulé pour le GFHM, le Groupe Féminin de Haute Montagne. C’est le tout premier groupe féminin qui a été créé, basé sur le même principe. Quand j’ai été prise à Lead the Climb, je n’ai finalement pas participé aux sélections du GFHM parce que je me suis dit que ce qui m’animait vraiment, c’était de construire un projet à partir de zéro. J’aime beaucoup créer des projets, et là, c’était l’opportunité idéale de construire quelque chose à notre image.

Au début, on ne se connaissait pas, mais je trouvais excitant de créer une nouvelle communauté, notamment via Instagram, et de motiver d’autres filles à se lancer. Lead the Climb a une super équipe de bénévoles très actifs, ce qui nous a permis de nouer un partenariat avec The North Face pendant trois ans. Ils organisent régulièrement des événements à Chamonix et ont collaboré avec Lead the Climb pour inclure nos équipes dans leurs événements. Le deal, c’était aussi d’inspirer et de motiver d’autres femmes à venir découvrir la montagne. Pendant ces trois ans, on a rencontré beaucoup d’athlètes, de guides et on a pu explorer les montagnes de la vallée de Chamonix.

Ce partenariat nous a aussi sensibilisées à la manière dont les médias et le cinéma de montagne mettent en avant majoritairement des athlètes pros ou des guides, alors qu’on voit très peu, voire pas du tout, de femmes amatrices. Cela nous a donné envie de continuer à animer notre page Instagram et à produire des vidéos. Et, petit à petit, l’idée de faire un film est née.

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Naissance du film High inspiration

Dans l’équipe, nous sommes cinq : Marion, Aurore, Bérénice, Manon et moi. Manon et moi étions les plus investies dans la communication et les vidéos, donc nous avions très envie de faire ce film. On n’a rien imposé aux autres : on leur a simplement demandé si elles acceptaient d’être filmées et de parler un peu face caméra. Marion, qui n’aime pas trop ça, nous a donné son accord pour qu’on la filme, mais sans interviews. Chacune a respecté les limites des autres, et cela nous a permis de lancer ce projet tranquillement, en collectant des images sans savoir au départ ce qu’on en ferait.

À la fin des deux ans de formation, il est d’usage dans ces groupes d’alpinisme de monter un projet en montagne. Nous avons choisi de partir en Suisse pour gravir trois sommets emblématiques de plus de 4000 mètres, le tout en autonomie, sans guide, contrairement à d’autres groupes. En plus de représenter un défi financier, cela nous semblait être un vrai challenge pour évaluer nos compétences.

Nous sommes parties en juillet 2023, et nous avons documenté cette expédition en filmant nos deux semaines sur place. Nous avons ensuite confié le montage à Quentin, un ami de Manon, qui a tout de suite adhéré à notre histoire. Il a récupéré un disque dur de 500 gigas d’images et a vraiment pris le temps de nous aider à structurer notre récit.

Quentin est aussi venu nous rejoindre deux jours en Suisse, lors d’une sortie de rodage à Arolla, pour nous conseiller sur la prise d’image. Pendant l’expé, nous faisions tout nous-mêmes : les prises de vue, le son, tout en grimpant. Nous voulions un film de qualité professionnelle, pas un montage amateur avec du son médiocre et des images tremblantes. Nous avons donc investi dans du matériel comme des micros cravates, des micros pour caméra, une GoPro de qualité, et j’ai aussi utilisé mon drone.

Nous avons également réfléchi à des interviews et à des questions à poser pour enrichir le film, même si nous n’avions pas d’histoire écrite à l’avance. L’objectif était de capturer notre aventure de manière naturelle et authentique. Une fois revenus avec les images, le travail de montage a été colossal, mais cela en valait vraiment la peine.

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Le film s’appelle High Inspiration. En ce moment, il est diffusé en festivals. Il a été présenté lors des Rencontres Ciné-Montagne à Grenoble en novembre dernier et à l’IF3 à Chamonix en décembre. Après cela, nous verrons. Nous avons inscrit le film à d’autres festivals et attendons les réponses. Faire un film, c’est une chose, mais le diffuser en est une autre. Il faut s’inscrire à de nombreux festivals, ce qui implique une forte concurrence et des formulaires longs à remplir. C’est un aspect que nous ne connaissions pas avant de nous lancer dans ce projet.

Par ailleurs, ce film existe en grande partie grâce à notre communauté sur les réseaux sociaux. Nous n’avions pas de budget pour partir en Suisse ou monter le film. Nous avons donc lancé une campagne de financement participatif sur Ulule, faute de sponsors prêts à nous soutenir pleinement. Nous avons été agréablement surprises par les retours de ceux qui nous suivent. Certes, nos familles et amis étaient impliqués, mais une grande partie des contributeurs étaient des personnes que nous ne connaissons pas directement. Cela nous a beaucoup touchées et encore plus motivées à produire un film de qualité et à le diffuser en festivals.

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La formation au sein de la Team Lead the Climb

Ces deux années ont été très intenses. Il faut vraiment être prête à s’investir à 200 % dans ce projet, sinon ça ne fonctionne pas. Quand nous avons commencé, notre premier stage portait sur les fondamentaux avec Bégo, qui était seule pour encadrer six participantes. Nous avons revu toutes les bases : le mouflage, l’encordement sur la neige, l’arrêt de chutes, les relais, etc., le tout en une journée. Le lendemain, nous sommes parties pour une course d’alpinisme, mais nous n’avons pas atteint le sommet. Nous étions très lentes et manquions totalement d’efficacité. Nous avons fait demi-tour avant même d’avoir réellement commencé l’ascension, après avoir simplement terminé l’approche.

Par la suite, nous avons organisé des sorties entre nous. Nous choisissions des sommets accessibles et planifions tout nous-mêmes. Les guides ne nous mâchaient jamais le travail. Elles validaient nos choix, mais toute la préparation reposait sur nous : analyser la météo, appeler les refuges, rechercher les conditions, décider des courses. Cela demandait énormément de temps, bien au-delà du week-end. Une semaine avant un stage, nous commencions déjà à collecter des informations, échanger sur WhatsApp, organiser des visioconférences et prendre des décisions.

Cet investissement était très prenant. Nous répétions ce processus lors de nos sorties entre nous, apprenant de nos erreurs. Nous réalisions aussi qu’aller en montagne était épuisant, notamment en raison de toute la phase de préparation. Lorsque la météo était favorable, c’était une chance, mais si elle changeait, il fallait multiplier les plans alternatifs, ce qui prolongeait encore le travail.

Les premières phases de la formation ont été particulièrement intenses. Je me souviens qu’en janvier, février et mars de la première année, il y avait quelque chose presque toutes les deux semaines. C’était très dense, surtout au printemps et en été, où les sorties se multipliaient. Nous nous imposions un rythme soutenu : avec un planning Doodle sur six mois, nous cherchions à coordonner nos disponibilités avec celles des guides, ce qui était un véritable casse-tête.

En termes de volume, cela représentait environ vingt journées de formation, soit cinq week-ends encadrés par des guides, cinq autres entre nous, et des sorties personnelles. Tout notre mode de vie était déjà tourné vers la montagne, donc cela nous convenait. Nous avons pleinement accepté ce rythme et nous sommes investies à fond.

Cette année, Team Lead the Climb a lancé une deuxième promotion avec un groupe plus allégé. Il y a deux fois moins de stages avec les guides, ce qui permet à des femmes avec des enfants ou moins disponibles de participer sans être engagées tous les quinze jours en montagne. C’est une belle initiative.

Il existe aussi un autre groupe, Alpijeunes, qui suit une formule similaire avec environ quatre stages par an. Ce programme est destiné aux jeunes femmes de moins de 25 ans. Cette année, grâce à ces initiatives, l’association compte trois équipes actives.

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Nous n’avons pas conçu ce programme pour des débutantes absolues. Nous avons choisi de nous adresser à des femmes qui possèdent déjà de bonnes notions. Par exemple, nous demandons une certaine aisance à ski, notamment dans des pentes à 35-40 degrés. Ce n’est pas de la pente raide à proprement parler, mais il faut être à l’aise dans ces conditions. Cela ne concerne pas le style de ski, mais plutôt la capacité à descendre avec un sac lourd dans de la neige parfois difficile. Si une participante n’est pas à l’aise sur une piste noire, cela deviendrait très compliqué, ne serait-ce que pour gérer les accès durant un stage.

En escalade, nous demandons un niveau équivalent à 6a en salle. Sinon, si les participantes manquent de confiance en grimpe ou refusent de passer en tête, cela pourrait vite compliquer les stages et les sorties. Quand nous avons commencé, nous avions déjà ces prérequis. Nous demandons également une petite liste de courses effectuées par les candidates pour évaluer leurs expériences. Cela nous permet aussi de comprendre leurs motivations. Mais il est indispensable de posséder de solides bases.

Oui et non. Nous essayons de constituer des groupes homogènes, mais des surprises surgissent parfois lors des sélections. Certaines candidates se montrent extrêmement modestes dans leur dossier et, finalement, elles s’avèrent très expérimentées. Par exemple, certaines grimpent à un niveau impressionnant ou ont déjà réalisé des courses très techniques, en réversible ou même en tête. D’autres, au contraire, ont moins d’expérience, hésitent encore à grimper en tête ou ne se sentent pas totalement à l’aise.

Cela crée des écarts de niveau, mais le groupe s’organise avec ces différences. Pour nous, les écarts étaient moins marqués que dans les promotions actuelles, mais cela fonctionnait bien. C’est génial, car cela pousse chacune à progresser à sa manière. Les participantes moins expérimentées évoluent techniquement, tandis que les plus fortes développent d’autres compétences, comme la gestion humaine, essentielle en montagne. Cela leur permet aussi de renforcer leur bienveillance et leur esprit d’entraide.

Nous avions, par exemple, des participantes peu à l’aise sur neige ou en mixte, mais elles ont fait l’effort de s’entraîner, notamment avant nos sorties en Suisse où la neige prédominait. De mon côté, je n’étais pas particulièrement forte en escalade, mais je m’y suis mise sérieusement pour ne plus être le boulet du groupe dans cette discipline. D’autres se sont mises à courir pour améliorer leur cardio et éviter d’être à la traîne lors des marches d’approche. Chacune a travaillé sur ses lacunes, ce qui a permis à tout le monde de progresser ensemble.

Ce n’est pas parce qu’une participante a un excellent niveau technique qu’elle a forcément la condition physique pour suivre sur d’autres aspects. Cela tire tout le monde vers le haut et c’est une dynamique très positive. L’essentiel est de cultiver la bienveillance et d’éviter toute concurrence.

Aujourd’hui, la pratique féminine en montagne a beaucoup évolué, avec de plus en plus de femmes très fortes. Cela rend d’autant plus important de privilégier le soutien mutuel et d’être heureuse des réussites des autres. C’est une valeur essentielle, à la fois sur le terrain et en dehors. C’est aussi ce que nous avons voulu montrer dans le film, pour celles et ceux qui le verront avant sa mise en ligne sur YouTube dans quelques mois. Le film reflète notre fonctionnement en groupe, centré sur l’entraide et le soutien.

L’un des plus beaux souvenirs du projet

Lors de ces deux dernières années, plusieurs souvenirs marquants ressortent, mais certains, avec le recul, prennent une saveur particulière. Une aventure qui revient souvent en mémoire est notre ascension du couloir nord-nord-ouest des Vents, dans le massif du Taillefer. Ce petit massif, niché entre Belledonne et la Chartreuse, peut sembler modeste, mais il offre de grandes aventures.

Tout a commencé lors d’un stage avec nos guides, que je tiens à saluer pour leur professionnalisme. Elles nous ont emmenées dans des conditions déjà exigeantes en temps normal, et cette fois-ci, le défi était de taille. À l’époque, nous étions six dans le groupe, accompagnées par deux guides, formant une cordée de huit.

Nous sommes d’abord montées à une bergerie, avec des sacs déjà bien lourds, car il fallait ramasser du bois en chemin. Après une nuit sur place, nous avons fait un peu de cascade de glace autour du lac pour nous échauffer. Le lendemain matin, dès l’aube – il faut dire qu’en décembre, les journées sont très courtes –, nous avons entamé l’approche à ski, une étape déjà bien ardue.

L’approche à travers les arbustes était vraiment pénible, et après, il fallait remonter en peau de phoque jusqu’au pied de la goulotte. Nous avions nos skis de randonnée sur le dos, des chaussures de ski aux pieds, mais pas de chaussures d’alpinisme adaptées. Certaines d’entre nous, comme Marion ou Aurore, n’avaient jamais fait de glace auparavant. Heureusement, elles ont su gérer, car elles étaient déjà de bonnes grimpeuses.

Une fois arrivées à la goulotte, nous avons entrepris quatre longueurs de glace, suivies de 400 mètres de pente enneigée. L’idée initiale était de descendre un couloir à ski pour retourner à la bergerie. Cependant, tout ne s’est pas passé comme prévu.

Bien sûr, nous avons explosé l’horaire. À la tombée de la nuit, nous étions encore en haut du couloir, et la neige avait regelé. Une cordée devant nous avait fait partir un bouchon de neige, et nous étions trempées. La descente à ski étant trop exposée, nous avons dû redescendre à pied. Nos skis, finalement, n’ont servi à rien. Épuisées, nous sommes rentrées tard à la bergerie et avons décidé d’y passer une seconde nuit, bien que cela ne soit pas prévu. C’est alors que l’aventure a pris une tournure inattendue.

À notre arrivée, quatre hommes qui étaient déjà à la bergerie avaient été prévenus par la cordée précédente de notre arrivée. Ils avaient allumé des lampes pour nous guider dans la nuit et, cerise sur le gâteau, ils avaient préparé un repas pour nous. Des pâtes à la sauce tomate nous attendaient, un vrai festin après une journée aussi éprouvante, surtout que nous n’avions rien prévu pour un deuxième soir.

Au-delà de tout cela, il y avait encore des imprévus. Ma chaussure de ski s’était cassée, ce qui m’empêchait de passer en mode ski, me contraignant à marcher avec un pied instable et un sac énorme sur le dos. Le refuge était humide, avec de l’eau qui gouttait du plafond. C’était aussi l’anniversaire de l’une de nos guides, Bego ou Maud, je ne sais plus exactement. Un véritable parcours du combattant, mais des souvenirs qui restent gravés à jamais!

Oui, il y en a eu plein, mais je pense que ça fait partie des choses qu’il faut accepter dans ces groupes.

Les défis en tant qu’alpiniste

Je trouve que le plus grand défi, c’est de trouver des gens fiables pour aller en montagne. À chaque sortie, il faut composer avec la météo, les disponibilités, et souvent partir sans être totalement sûre de ce qu’on va trouver sur place. Franchement, la montagne, c’est un défi permanent. La phase de préparation en amont est particulièrement exigeante. Il y a tellement de facteurs hors de notre contrôle : les partenaires humains, leur disponibilité ou leur motivation, la météo qui peut changer au dernier moment, ou encore les conditions de terrain. Tout cela, c’est un vrai casse-tête.

Par exemple, cet été, je m’étais fixé un gros défi : faire la Noire de Petraie par l’arête Sud. C’est une course très longue, avec 1200 mètres d’escalade. Souvent, on dort dans la face, donc il faut prévoir un bivouac. J’étais avec quelqu’un qui grimpe très bien, mais qui ne pratique pas la montagne. C’était un pari, mais on se connaissait bien en escalade, alors on s’est lancés.

Super bien ! Enfin, à part que c’était le premier week-end d’anticyclone du printemps. On n’était pas seuls : il y avait une quinzaine de cordées sur cet itinéraire, certaines allant jusqu’au Mont-Blanc par l’intégrale de Petraie. Ce n’était pas évident de se retrouver aussi nombreux dans une course aussi technique et longue. Il y avait une grosse pression : faut-il laisser passer les autres ? Si oui, on perd du temps, mais si on ne le fait pas, on risque de ralentir tout le monde. Le temps de trouver le bon rythme, ça peut vite prendre 2 à 3 heures.

Finalement, on a réussi à faire la course. C’était incroyable. On a dormi sur l’arête, fait le sommet le lendemain, puis passé cinq heures en descente et encore trois heures de marche.

Merci ! Après, ce n’est pas le genre de sortie que je ferais tous les week-ends, mais une fois par an, c’est vraiment une belle expérience.

Ça m’a apporté énormément de confiance en moi. Avant, j’étais quelqu’un qui manquait de confiance, qui avait tendance à s’effacer derrière les autres et à ne pas trop s’affirmer, notamment au travail. Cela me convenait, mais je me sentais souvent incapable, sans trop savoir pourquoi. En montagne, j’ai découvert que je pouvais accomplir des choses difficiles, à mon niveau. Cela m’a permis de me dépasser et de réaliser que j’étais capable de bien plus que je ne le pensais.

Depuis, j’ai changé ma façon de voir les choses dans ma vie. Par exemple, je ne tolère plus qu’on me manque de respect au travail ou qu’on me paye mal pour ce que je fais. Je sais ce que je vaux. Cela m’a aussi donné le courage de me lancer en freelance dans des projets qui me plaisent. C’est effrayant, mais c’est un peu comme en montagne : parfois, on avance avec une visibilité de seulement quelques mètres. On ne sait pas toujours où cela va nous mener, mais il faut garder la tête froide et chercher des solutions.

J’aimerais faire davantage de courses mixtes, mêlant neige, glace et rocher. Pour moi, c’est le sommet de l’alpinisme. L’été, c’est plus simple, car on gère uniquement les conditions du rocher, mais en hiver, c’est différent. La neige et la glace sont imprévisibles, et tout peut changer. Une course facile peut devenir très difficile, et inversement, selon les conditions.

Je rêve aussi de gravir certains sommets, même si je ne suis pas forcément « driveée » par un sommet en particulier. Un qui m’attire, c’est le Schreikorn en Suisse. Ce n’est pas un 4000 très connu, mais il est sauvage et isolé, avec une longue approche. C’est ce côté sauvage qui me plaît, et je pense que ce sera mon objectif pour l’été prochain.

Il faut y aller par étapes et ne pas se faire peur. Se former est essentiel, que ce soit avec des clubs comme le CAF, des associations comme Lead the Climb ou Girls to the Top, ou encore avec un guide. Ces formations permettent d’apprendre les bases et de s’entraîner dans des conditions adaptées.

Ensuite, il faut commencer par des courses très faciles. Même si elles semblent simples sur le papier, elles permettent d’apprendre des compétences cruciales, comme trouver son chemin, être efficace, poser des protections… On progresse en pratiquant, pas en lisant des livres d’alpinisme sur son canapé.

Merci à toi. J’espère que cela donnera envie à d’autres femmes de se lancer en montagne.

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