L’année où les femmes redéfinissent l’ultracyclisme

Longtemps perçu comme un bastion masculin, l’ultracyclisme vit aujourd’hui une transformation silencieuse mais déterminée. Depuis quelques années, diverses organisations déploient des initiatives pour augmenter la participation féminine à leurs événements.
Sommaire
- Un constat ferme : les femmes prennent leur place
- De la parole aux actes : des initiatives qui font la différence
- Ce que les principales intéressées en disent : sécurité et appartenance
- Accès et formats inclusifs : ouvrir la porte autrement
- Bien plus que des chiffres : un changement de culture
- La route est encore longue, mais la direction est claire
- Un tournant symbolique
Au départ timides, ces actions ont pris de l’ampleur, et l’année 2025 est venue confirmer ce virage avec des gestes francs et assumés. Depuis l’intérieur, on sent un réel désir de changement.
Reste à voir dans quelle mesure ces efforts auront produit des résultats durables. Pour cet article, j’ai interrogé plusieurs organisations qui ont accepté généreusement de partager leurs démarches, leurs réflexions et les retombées observées sur le terrain.
Un constat ferme : les femmes prennent leur place
De la Transcontinental Race (TCR) à la Race Across Series (RAS), en passant par le BikingMan (BM) et la Desertus Bikus (DB), tous les organisateurs font le même constat : les femmes sont de plus en plus nombreuses à se lancer dans l’aventure des courses d’endurance, et surtout, elles le font désormais avec légitimité.
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Cette idée de légitimité est au cœur du changement. Si l’intention derrière ces actions est globalement la même – une volonté d’équité et de correction de certains déséquilibres historiques –, les manières d’y arriver varient selon la philosophie propre à chaque événement.

De la parole aux actes : des initiatives qui font la différence
Concrètement, la plupart des membres d’organisations questionnés ont créé (officiellement ou non) des programmes d’ambassadrices et ont partagé des témoignages de femmes quant à leur expérience. Les réseaux sociaux ont servi de caisse de résonance et ont largement contribué à cette nouvelle visibilité.
Sur le terrain, la DB a instauré des sorties de groupes préparatoires, dirigées par des finisheuses aux quatre coins de la France.
La TCR, quant à elle, a frappé fort avec son initiative #100TCRWomen, qui a eu pour effet de doubler le nombre de participantes et de créer un véritable réseau d’entraide entre femmes et personnes issues des minorités LGBTQ+. Un véritable coup de maître, alors qu’une communauté vivante s’est organisée sur des canaux WhatsApp lancés par l’organisation.
On assiste à un changement de ton bien tangible : on s’adresse désormais aux femmes dans une communication inclusive, et on va encore plus loin – la discussion n’a plus lieu sur elles, mais avec elles. Les résultats observés sont évidents, parfois lents à se manifester dans certains cas, mais on assiste bel et bien à un engagement accru et plus profond des femmes et autres minorités dans les événements cyclistes de longue distance.
Dans le cas de la TCR, « les résultats furent spectaculaires et la campagne a convaincu un grand nombre de participantes de s’inscrire ».
Enfin, dans les événements où il y avait plusieurs distances, des hausses furent observées peu importe le nombre de kilomètres à parcourir, avec parfois une progression plus marquée sur les distances plus courtes, souvent perçues comme portes d’entrée vers l’ultra encore plus long.
Quant à la participation féminine à la DB, la progression est très nette : on est passé de 20 à 155 participantes en cinq éditions, soit 45 % des inscriptions cette année. Wow !

Enfin, que l’on compare les ratios hommes/femmes d’une organisation à l’autre ne veut pas dire grand-chose tellement il y a de facteurs qui entrent en ligne de compte. Comparons des pommes avec des pommes.
Par exemple, une organisation qui offre un seul format de longue distance (plus de 1000 km) vs une autre qui propose des épreuves de 200, 300, 500, 1000 et 2500 km n’aura nécessairement pas le même pourcentage global de participation féminine. Idem chez les organisations qui invitent à titre gracieux des femmes à venir participer à leurs événements vs celles qui ne le font pas.
Mais au-delà des pourcentages et des courbes de croissance, qu’est-ce que ces changements signifient concrètement pour les femmes qui enfourchent leur vélo ?
Ce que les principales intéressées en disent : sécurité et appartenance
Quand on demandait aux organisations de décrire le retour obtenu des principales intéressées, elles étaient unanimes : les commentaires étaient positifs sur toute la ligne et le sentiment de sécurité grandissante qu’on décrit ne trompe pas.
Particulièrement quant au support et au réconfort créés par l’entremise de communications visuelles équilibrées, de webinaires et de communautés d’entraide WhatsApp florissantes. La satisfaction est générale et l’envie de plus de visibilité féminine, bien claire.
Les organisations reconnaissent que les freins à la participation féminine sont souvent psychologiques, mais quelquefois aussi logistiques et que ce sont parfois des ajustements, aussi discrets soient-ils, qui créent la différence entre « oser » et « ne pas oser » se lancer dans l’aventure.
Par exemple, la RAS a ajouté des douches séparées et amélioré la logistique sur ses bases de vie, après une écoute attentive des participantes.
Le BM a créé une série de capsules vidéo éducatives sur la Web TV BikingMan, aux côtés d’une coach spécialisée en ultradistance pour former les futur(e)s ultracyclistes qui rejoindront l’aventure.
La TCR a surtout misé sur la sécurité psychologique – un climat de respect et de soutien qui permet à chacune de se sentir à sa place, même en solo.
Le Club Vélo Randonneurs du Québec (CVRQ), une organisation qui propose des brevets randonneurs mondiaux (BRM) dans le but de se qualifier pour la mythique course Paris-Brest-Paris, offre un cadre rassurant où l’accompagnement et l’entraide surpassent la compétition, fidèle à son esprit de « randonnée longue distance ».

Accès et formats inclusifs : ouvrir la porte autrement
On mentionne souvent l’inclusivité comme manière d’ouvrir la porte autrement, mais cela passe aussi par le format des épreuves offertes.
RAS, TCR et BikingMan ont innové avec des formules en duo, trio ou quatuor, qui permettent de franchir la barrière psychologique de la première participation avec le support d’une équipe.
Le CVRQ favorise les group rides féminines et les randonnées non compétitives, alors que la TCR pousse la note encore plus loin en lançant en 2026 la Lost Dot 101, une course destinée exclusivement aux femmes et aux minorités de genre, sur un format d’endurance accessible et soutenant.
Et le trail dans tout ça?
Cette tendance n’a pas seulement cours sur deux roues, mais aussi sur deux pieds.
Par exemple, l’Ultra-Trail du Vercors (UTV), dans les Alpes françaises, illustre bien ce mouvement, avec lui aussi des initiatives visant à rendre la participation féminine plus visible, plus soutenue et, surtout, parfaitement légitime.
Places réservées aux femmes lors de l’inscription, protections hygiéniques et toilettes sur chaque ravito sont parmi les actions concrètes qui ont été mises en place en 2025. Du côté des communications, on a aussi fait attention que la représentation dans les médias soit mixte, tout
en martelant la volonté d’accueillir plus de femmes et on a imposé des quotas.
Les résultats de ces initiatives furent très parlants : entre 2023 et 2025, on est passé de 10 à 21 % sur le parcours de 81 km et de 20 à 32 % sur le 48 km.
Bien plus que des chiffres : un changement de culture
Au-delà des statistiques, on est témoin d’un changement de culture qui s’opère. L’époque où « accueillir les femmes » suffisait est révolue.
Les organisations veulent désormais faire place à une vraie pluralité de valeurs : écoute, entraide, bienveillance, respect des différences. On vise même, pour plusieurs, rien de moins que la parité des genres.
BM et DB parlent d’« aventure humaine avant tout », alors que la RAS insiste sur la bienveillance et la collaboration entre genres. Le CVRQ se distingue par sa convivialité et son absence d’esprit de performance.
La TCR, fidèle à son ADN communautaire, milite pour une inclusion encore plus large, qui dépasse la question du genre et embrasse toutes les formes de diversité. À la DB, le constat est sans équivoque : « cette mixité contribue à créer une atmosphère plus ouverte où chaque personne se sent à sa place, quel que soit son niveau ou son profil ».

La route est encore longue, mais la direction est claire
Dans tous les cas, ce qu’il faut retenir, c’est que les progrès sont bien réels, mais tous reconnaissent que le travail est loin d’être terminé. Les prochaines étapes passeront par encore plus de visibilité, mais aussi par de la pédagogie et des mentors féminins pour accompagner les nouvelles venues.
Plusieurs organisations envisagent des panels, davantage de collaborations et des programmes d’accompagnement (RAS, BM). Le CVRQ veut renforcer le mentorat en offrant davantage de sorties réservées aux femmes seulement, tandis que la DB souhaite continuer à « décomplexer » et à démocratiser l’ultracyclisme. Enfin, la TCR poursuit son engagement global : diversité, confiance, communauté.
Partout, l’intention est claire : on souhaite rendre la présence féminine durable, normale, et non exceptionnelle.
Un tournant symbolique
Sans contredit, on peut donc dire que l’année 2025 marque un tournant symbolique : les femmes et les minorités ne viennent plus simplement « essayer l’ultra », elles viennent prendre leur place en bonne et due forme.
Les organisations, quant à elles, apprennent à écouter, à s’ajuster et à reconnaître que l’inclusion ne se résume pas à des gestes isolés, mais constitue une réelle attitude, un état d’esprit.
Les chiffres progressent lentement, mais les mentalités, elles, évoluent certainement. L’ultracyclisme, autrefois bastion masculin, devient peu à peu un terrain d’équilibre et de diversité, où la performance ne se mesure plus seulement en watts, mais en degré d’ouverture.

