Carnets de Claire #1 Courir un marathon… Et pourquoi pas moi?

Je m’appelle Claire, je suis née le 26 octobre 1986 à Sainte-Adresse. Quatrième enfant après une soeur et deux frères. Il est 21h05 quand je décide de découvrir le monde après 9 mois dans mon cocon. Ça y est, je suis là. ET là ? Ma maman découvre qu’il me manque mon avant-bras droit. C’est le choc, le chagrin l’emporte…
Le 1er jour du reste de ma vie
Mon Papa ? Mon papa, radiologue, découvre ma différence dès l’échographie des 3 mois. Il décide avec une force incroyable d’en faire son secret pour ne pas perturber ma maman. J’imagine son soulagement le jour de ma naissance de pouvoir enfin le partager. Ma soeur et mes frères découvrent avec émotion que leur petite soeur est différente.
Ma maman, en 1ère ligne, va souffrir de cette différence, va souffrir des questions et regards des autres sur son bébé. Cette souffrance, je l’ai comprise le 1er jour du reste de ma vie. Le 26 octobre 1993, mes 7 ans. Ce n’est sûrement pas par hasard que l’on parle d’âge de raison. Ce jour-là, je vais voir maman et lui demande très naturellement :
- Moi : « Maman, quand est-ce-que mon bras va pousser ? »
- Maman : « Ma chérie, ton bras ne poussera pas »
- Moi : « Mais tu veux dire que je serai comme ça toute ma vie ? »
- Maman : « Oui ma chérie, tu es née comme ça, ça ne s’explique pas, on ne sait pas d’où ça vient. »
A partir de ce jour-là, je réalise que ma vie sera différente. Je comprends avec anxiété qu’il va falloir se battre. Je n’accepte pas cette réalité, je suis rongée par un sentiment d’injustice. Je suis longtemps hantée par cette question « Pourquoi moi ? ». Pourquoi moi et pas ma soeur ou un de mes frères ? Pourquoi moi et personne d’autre à l’école ? Pourquoi moi ? Cette question raisonne dans ma tête des années sans que je ne trouve un jour la réponse.
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Jongler entre rage d’y arriver et peur de tomber
Je grandis et prends conscience qu’il n’y a pas de réponse à cette question. Je comprends que la vie m’enferme dans cette case de la différence que je n’accepte pas.
- Je n’accepte pas me faire appeler capitaine crochet à l’école,
- Je n’accepte pas que l’on me regarde,
- Je n’accepte pas la prothèse,
- Je n’accepte pas l’humiliation ressentie,
- Je n’accepte pas être bras nu,
- Je n’accepte pas regarder mon corps,
- Je n’accepte rien de cette différence et accepte encore moins qu’elle me laisse prisonnière de tous ces maux.
Je décide très tôt de me battre contre cette différence qui me poursuit chaque jour sans exception. Je décide de lui faire face avec un soupçon de provocation.
- Ce n’est pas idéal de faire du cheval avec un avant-bras en moins ? Et bien, je vais le faire.
- Ce n’est pas idéal de servir dans un restaurant avec un avant-bras en moins ? Et bien, je vais le faire.
- Ce n’est pas idéal de postuler dans une école hôtelière ? Et bien, je vais le faire !
J’avance dans ma vie en jonglant entre rage d’y arriver et peur de tomber. J’avance en puisant tous les jours l’énergie nécessaire pour ne rien lâcher mais parfois je tombe, je lâche. Je n’accepte pas ces moments de faiblesses.
35 ans plus tard, je suis mariée à un homme extraordinaire et suis maman de 3 magnifiques filles. Je suis comblée de bonheur mais reste rongée intérieurement par cette souffrance qui ne cicatrise pas.
Malgré une présence sans faille de mes parents, ma soeur, mes frères et tout le reste de ma famille, malgré ce soutien, je réalise qu’à 35 ans, j’ai parcouru un long chemin mais n’ai pas franchi la ligne d’arrivée. J’ai fait 98% du chemin, il me manque ces 2% qui me font souffrir. Ces 2% que je n’assume pas. Comment aller chercher ces 2% ?

Redécouverte de la course à pied
Un jour de printemps 2021, je décide par hasard de me remettre à la course à pied après 8 ans d’arrêt. Ce jour-là, il fait chaud alors je me surpasse à courir bras nu. Je rentre de cette sortie et me sens fière. Fière d’avoir réussi à courir bras nu. Au-delà de cette victoire du jour, je réalise que la course à pied, m’a, l’espace d’un moment fait oublier ma différence.
La course à pied m’a fait voyager au pays de l’indifférence. Quel sentiment incroyable. Deux jours plus tard, je retourne courir bras nu, trop pressée de revivre ce sentiment de liberté et légèreté. La magie opère !
Plus les semaines passent, plus je cours et plus je comprends que la course devient un levier pour aller chercher ces 2% manquants.
Et pourquoi pas moi?
Un mois plus tard, je croise un coureur portant le tee-shirt « Finisher Marathon de Paris ». Immédiatement, je me dis « Et pourquoi pas moi ? » Pourquoi ne pas aller franchir cette ligne d’arrivée au bout de laquelle m’attendent sûrement ces 2% ?
Me voilà inscrite à mon 1er marathon, Paris le dimanche 3 avril 2022 ! 42,195 Km est une épreuve qui ne s’improvise pas. Qui de mieux que mon super beau-frère Laurent alias le Kenyan Blanc (2h43 au marathon de Valence) pour m’accompagner dans cette aventure ?
Je décide alors de partager avec Laurent mon besoin d’aller chercher ces 2% et lui demande officiellement de devenir mon coach. Laurent accepte avec joie de me soutenir dans ce nouveau challenge sportif. A partir du 12 juin 2021, me voilà lancée dans une course contre mes souffrances.
Entraînement pour mon 1er marathon
Remise à niveau et entraînement de fond
Mes semaines sont rythmées par 3 à 4 entraînements entre fractionné et sorties classiques. Chaque entraînement sans exception est porté par ma rage de sortir plus grande et plus forte. Les moments les plus durs ? Les séances de fractionné !
- 15 x 400 mètres à fond
- 20 x 400 mètres à fond
- 3 x 2000 mètres à fond
- 7000 mètres à 4’50, … ET j’en passe !
A la lecture de chacune de ces sessions, j’étais toujours un peu effrayée. Ça va être dur ! Mon rituel était un échauffement assez zen le temps d’arriver sur la piste d’athlétisme.
Une fois sur la piste, je ressentais une émotion toujours très forte. Un sentiment de vouloir me battre encore plus. J’abordais ces entraînements comme j’aborde un inconnu qui découvre ma différence, en allant chercher l’énergie nécessaire pour y faire face avec le sourire.
Laurent m’a dit un jour, tu dois te sentir vidée après une séance de fractionné, tu dois avoir envie de t’écrouler. On peut se dire que c’est assez étrange de vouloir atteindre de tels états physiques mais j’écoute mon coach et me dépasse en poussant au maximum mes limites. J’atteins alors cet état de vide et écroulement. Je m’écroule assise sur la piste d’athlétisme et je pleure. Tout se mélange, la souffrance de ne pas accepter mon corps et le bonheur de me dépasser.
L’entraînement rime aussi avec des sorties plus classiques, 10km, 12km, 15km… ces sorties s’ancrent très rapidement dans ma vie comme sources de bonheur et évasion.
La préparation est alors rythmée par des moments de combats contre moi-même et des moments d’évasion incroyablement bons et heureux, des moments me portant vers le haut, des moments uniques pendant lesquels je me sens libérée de toute souffrance, libérée de toute gêne, libérée de tout.
- La course à pied m’offre un équilibre psychologique hors du commun,
- La course à pied me pousse chaque semaine à me challenger,
- La course à pied m’apaise.
M-2 du marathon
Après 8 mois de remise à niveau et entraînement de fond, me voilà à M-2 du grand jour. Laurent me prépare un programme incluant 5 entraînements par semaine entre fractionné, sorties classiques et sorties longues le dimanche variant entre 18km et 26km.
La quête vers mes 2% approche. Je ressens alors une détermination sans faille. Je me lève à 5h45 deux fois par semaine pour, encore endormie, enfiler mon leggings, mes baskets, mon k-way et faire mes 1ers pas de la journée en courant. Je cours aller chercher ce sentiment de bien-être psychologique unique que la course à pied me procure. Les deux premières bornes sont toujours dures mais très vite mes yeux s’ouvrent, mon esprit se connecte à mes jambes et c’est parti pour 1 heure d’entraînement dans la nuit, le calme et la douceur du matin.
Je souris à devenir « Local Legend » de la ligne presque droite reliant la Porte de Saint-Cloud à l’Arc de Triomphe. Je souris à terminer mes séances matinales bien souvent par un sprint infernal m’offrant une bouffée d’énergie positive.
Arrivée à M-1, ce sont mes premières longues sorties de 26km. Au départ, ces sorties me font peur. On est lundi et je mentalise déjà ma 1ère grande sortie de dimanche. Mentaliser la course m’aide à apprivoiser l’effort que cette séance va exiger.
La course à pied est exigeante. Cette exigence, je me l’applique depuis toute petite alors elle ne me fait pas peur, je la connais. Je sais comment l’aborder par le sérieux et la rigueur.
Ma première longue sortie est un mix entre évasion absolue et lutte d’arriver au bout. La deuxième longue sortie, je me sens plus sereine, je l’ai déjà fait, je vais m’offrir 26km de plaisir. 2h25 plus tard, j’ai les jambes lourdes mais cette sortie était un pur bonheur, je me sens tellement bien.
J-15 du marathon
Les semaines passent et je suis à J-15 de mon 1er marathon. Je suis à J-15 de cette quête vers mes 2%. Je compte les jours, le stress, la peur, l’excitation… tout y est ! Je reste concentrée, je continue à mentaliser ce jour que j’attends depuis presque 1 an. Je ressens une force et volonté qui me tirent vers le haut.
Avant-course
J-2, je partage avec maman la récupération de mon dossard. 9 mois plus tôt, maman était un peu affolée par cette aventure dans laquelle je me lançais. Peur naturelle que maman a pour moi depuis toujours. Maman a finalement vite compris les bienfaits de la course à pied et a su écouter mes sensations. J’ai une certaine émotion à vivre ce moment. Récupérer son dossard, c’est le 1er cadeau après tant d’efforts.
J-1, mon super mari me préserve de toute logistique, je m’enferme progressivement dans ma bulle. Je connecte mon esprit à ce jour qui me fait rêver depuis des mois. Mon super coach me fait l’immense joie de venir de Varsovie me soutenir. Nous avons, à distance, partagé de tels moments sportifs que mon 1er marathon sans lui n’aurait pas eu le même sens. Laurent me donne les dernières instructions que je vais suivre avec la même rigueur que tous mes mois d’entraînements.
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Jour J – Marathon de Paris
J0, je me lève et exécute à la lettre les instructions du coach. Je suis dans mon univers, je reste dans un silence de plomb, je pars prendre le métro, je ne cesse de regarder mes baskets, je pense à tous mes entraînements, je pense à tout ce combat contre moi-même et cette différence qui me suit depuis plus de 30 ans. Je pense à mamie avec qui j’échangeais beaucoup sur ce sujet, je pense à mes parents, ma soeur, mes frères, mon mari qui m’aime comme je suis. Je pense à mes filles pour qui je me battrai toujours.
Il est 7h45, j’arrive sur les Champs Elysées, le soleil se lève, il y a déjà une atmosphère propre au départ d’une course. Une atmosphère unique qui procure immédiatement une sensation de bonheur absolu. Je remonte les Champs en trottinant et les larmes montent, des larmes d’émotion et soulagement. Soulagée d’être au départ. Ça y est, j’y suis !
Je suis dans mon sas prête à courir 42,195 km. 8h40, mes premières foulées. Je suis concentrée, tout va bien.
5km, 10km, 15km, 21km, je passe mon 1er semi tranquillement mais commence à trotter dans ma tête la fameuse barrière des 30km… 25km, 26km, 27km, 28km, je sens que je peux ralentir à tout moment. Je reste alors attentive à mon allure et attends avec impatience d’apercevoir Laurent qui doit me retrouver au 29ème.
Ça y est, je le vois, je suis soulagée et continue avec lui. Petit code entre lui et moi, je lui ai donné une note sur 10 reflet de mon état à l’instant T. Je suis à 7/10, ni au fond du trou ni au top non plus. Intérieurement, j’ai peur de ces 12 derniers kilomètres mais ne laisse pas place à quoique ce soit d’autre que d’arriver au bout.
Quelques minutes plus tard, j’entends un cri qui m’est familier, mon chéri est là aussi ! Quel bonheur, je continue à courir portée par mon coach et mari. Je sens que je fatigue mais ils me portent.
Tout commence au 30ème ? Ce n’est pas une légende, le combat commence au 30ème kilomètre. Je reste concentrée et ressens bizarrement une certaine satisfaction dans cette douleur de dernière partie de course.
Avec la course à pied, j’ai compris qu’à travers chaque moment de douleur se trouvait une sensation de plénitude extraordinaire. C’est ce que je viens chercher dans ce sport. Je passe les km 35, 38, 40… il me reste 2km et 195 mètres ! Mes jambes sont raides, mes doigts de pieds ne répondent plus beaucoup mais mon esprit est là, bien connecté à cette fin de course que je vais aller chercher avec le soutien de mon coach et mari.
Mon mental est là. Mon mental me porte, je m’approche de la porte Dauphine. Laurent et mon chéri sortent. Ça y est, c’est la dernière ligne droite vers une délivrance tant attendue. J’allonge tant bien que mal ma foulée et me laisse porter vers l’arrivée.
4h02 plus tard, je termine mon 1er marathon.
Finisher… Je l’ai fait!
Je me sens vidée et j’ai envie de m’écrouler. Je repense aux 1ers mots du coach et me dis alors que tout va bien. Je m’assois un court instant et réalise que je l’ai fait. Je l’ai fait !
Je me sens bien et fière de moi. L’espace de 4h02, j’ai couru en oubliant petit à petit ma différence, oubliant le regard des autres, ce regard que je ne supporte pas.
J’ai enfilé ma belle médaille avec une immense joie. La joie d’avoir réussi à trouver refuge, réconfort et équilibre à travers cette fabuleuse course.
Je remercie mon super coach et mon super mari pour leur soutien mais aussi toute ma famille pour leur présence et encouragements de toujours. La course à pied est devenue un essentiel à ma vie pour m’aider à me dépasser, pour continuer mon chemin vers l’acceptation totale de mon corps.
Rendez-vous à Paris l’année prochaine pour un 2ème marathon plein d’émotions !


