Ariane Fornia – L’appel de l’alpinisme

Mise à jour le 22/10/2024
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Dans cette interview, Ariane Fornia partage avec vous son parcours inspirant en alpinisme. Bien qu'elle ait découvert ce sport tardivement, c'est une femme passionnée qui nous raconte comment ses premières expériences de randonnées estivales en montagne ont éveillé en elle une forte passion pour l'alpinisme qui ne l'a depuis pas quittée.

Laurène Philippot
Laurène Philippot
Laurène est la fondatrice du média. Cycliste (bikepacking, route et gravel), traileuse et randonneuse, elle est amoureuse de nature et particulièrement de montagne!

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Bienvenue sur La Sportive Outdoor. Aujourd’hui, je reçois Ariane Fornia, plus connue sous le nom d’Itinera Magica sur les réseaux sociaux. Nous nous connaissons depuis plusieurs années, et j’ai suivi de près l’évolution de sa passion pour l’alpinisme. J’avais envie qu’elle vous raconte son parcours, d’autant plus que l’alpinisme est souvent perçu comme un sport masculin. Ariane, elle, n’est pas issue d’un milieu montagnard, ce qui rend son histoire d’autant plus intéressante.

Crédits photo: Itinera Magica

Présentation d’Ariane

Merci beaucoup de m’inviter, je suis ravie de participer à La Sportive Outdoor.

Avec plaisir ! Je suis Ariane, connue sur les réseaux sous le pseudonyme d’Itinéra Magica, qui est aussi le nom de mon blog depuis 2015. J’ai grandi à Aix-en-Provence, près de la mer, et aujourd’hui je vis à Grenoble, entourée par les montagnes. Mes deux grandes obsessions, ce sont les Alpes et la Provence. Comme vous toutes, je suis passionnée de sports de pleine nature!

Motivations et inspirations

Oui, complètement ! Ça s’est fait très progressivement. La première étape a été de découvrir la montagne l’été. Avant, pour moi, la montagne était surtout liée au ski. J’ai toujours aimé le ski, mais je pensais que la montagne cessait d’exister une fois les remontées mécaniques fermées.

Le déclic est venu en 2017, lors de deux aventures incroyables avec Marion, ma binôme photographe. Une à Chamonix et une autre dans le Vercors. Ces expériences ont été pleines de premières fois : ma première randonnée au-dessus de 2000 mètres, mon premier bivouac, mon premier face-à-face avec un glacier, et ma première rencontre avec un bouquetin. Toutes ces découvertes m’ont fait réaliser qu’il y avait un univers extraordinaire tout près de moi, que je ne connaissais pas du tout. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser à la randonnée en montagne, puis à en devenir passionnée.

Le deuxième déclic est arrivé en 2020, quand j’ai entrepris mes premières grosses randonnées et que j’ai fait ma première expérience en alpinisme. Je me souviens très bien du moment où je me suis dit qu’il fallait que je m’y mette vraiment. C’était lors de la randonnée de la Jonction à Chamonix, où l’on arrive face aux glaciers, avec le Mont Blanc et l’Aiguille du Midi juste en face, séparés par un océan de séracs.

Là, je me suis demandé : « Comment fait-on pour aller plus loin ? ». C’est là que l’alpinisme s’impose, avec ses cordes, piolets, et techniques d’escalade nécessaires pour progresser là où la marche ne suffit plus. C’est cette idée d’aller plus loin dans la montagne qui m’a captivée.

C’est vraiment la fascination. Je me souviens de ce moment face aux glaciers, où je me suis dit : « Je ne veux pas m’arrêter ici. Je veux aller plus loin, voir de près ces séracs, ces crevasses ». Mais en même temps, je n’avais pas envie de prendre des risques inconsidérés. Je savais que c’était dangereux, alors je me suis demandé comment faire cela en toute sécurité.

J’ai fait ma première initiation à l’alpinisme à l’été 2020, avec la traversée de la Vallée Blanche à pied, l’ascension des Pointes de Lachenal, et ma première arête rocheuse. À partir de là, je me suis mise à dévorer des livres sur la montagne, comme Les Conquérants de l’inutile de Gaston Rébuffat ou les œuvres de Frison-Roche. J’ai fait toute ma culture alpine avec les petits livres rouges de la collection Paulsen-Guérin, disponibles dans une librairie de Chamonix. J’avais cette envie irrépressible de découvrir par moi-même ce monde fascinant.

C’est ce que je fais à chaque fois !

Au début, j’étais surtout fascinée par les grands noms de l’alpinisme, comme Lionel Terray, Gaston Rébuffat ou Louis Lachenal. Les Conquérants de l’inutile m’a profondément marquée. Rébuffat, notamment, avec ses ascensions dans les Calanques et le massif du Mont Blanc, m’a beaucoup impressionnée.

Mais ensuite, je me suis demandé : « Quels sont mes modèles féminins ? ». C’était une question essentielle pour moi, et elle a marqué un tournant. Aujourd’hui, je suis impressionnée par le nombre de femmes présentes en montagne. Il y a des événements formidables, comme Lead the Climb, une section du Club Alpin dédiée aux femmes, ou encore le Festival Femmes en Montagne. Ce sont des moments portés par des femmes inspirantes, et c’est extrêmement encourageant.

Je me sens aujourd’hui très inspirée par toutes les sportives que je croise, que ce soit en ski de randonnée, en escalade ou en randonnée. Il y a une vraie dynamique autour des femmes en montagne, et cela me motive beaucoup.

Moi aussi ! J’ai vraiment hâte d’y être.

Ça, c’est un épisode que je ne manquerai pas !

Apprentissage de l’alpinisme

Déjà, pour quelqu’un qui, comme moi, ne vient pas du tout d’un milieu montagnard, la première étape, c’est de contacter un guide. Il est essentiel de se mettre en sécurité et de ne surtout pas décider de s’aventurer tout seul sur une arête ou un glacier. C’est un milieu qui comporte plein de dangers objectifs et où il existe tout un tas de techniques pour assurer sa sécurité. Donc, partir avec un guide permet d’apprendre cela.

Aujourd’hui, dans mes courses, je continue à faire appel à des guides, mais en essayant de tendre vers l’autonomie. Je leur demande de plus en plus de me laisser passer en tête, de vérifier mes manœuvres sans intervenir, sauf en cas de grosse erreur. Mais au début, ce n’était pas du tout ça : je suivais simplement et j’essayais de survivre.

Ensuite, plus concrètement, l’alpinisme n’est pas un sport à part entière, mais un ensemble de disciplines. Apprendre l’alpinisme, c’était pour moi progresser dans toutes les disciplines qu’il englobe.

Cela commence par la randonnée alpine, sur des terrains difficiles, avec exposition au vide, pierriers, pentes raides. Beaucoup de marches d’approche en alpinisme rocheux sont des randonnées engagées. Puis, il y a l’escalade, notamment l’escalade en grande voie, qui se fait sur plusieurs longueurs : au lieu de redescendre en haut d’une voie, la seconde personne monte, on construit un relais et on continue à grimper. Pour moi, c’est la transition entre l’escalade sportive et l’alpinisme.

Ensuite, il y a le ski de randonnée, bien que ce soit une discipline que j’ai un peu mise de côté après une mauvaise expérience. Mais au début, j’en faisais pas mal, apprenant à gérer la neige, le risque d’avalanche, etc. Enfin, il y a des pratiques plus spécifiques comme la cascade de glace. Ce n’est pas quelque chose de quotidien, mais c’est sympa à faire et donne l’impression d’être sur l’Everest !

Complètement. J’ai tout commencé en même temps. Je me suis mise à l’escalade, je me suis remise au ski de manière plus sérieuse. Pour moi, le ski, ce n’est pas juste une question de technique : il y a aussi la gestion de la pente, du vide, du froid.

J’ai aussi commencé à faire des treks en itinérance, en bivouac, en portant tout mon matériel. Cela m’a appris à rationaliser mes affaires, à développer des compétences de gestion du stress, d’analyse des situations, d’observation des chemins. L’alpinisme englobe toutes ces pratiques, que ce soit en randonnée, en trek, en escalade.

L’escalade est d’ailleurs devenue une part importante de ma vie. L’hiver, par exemple, je ne fais pas tellement de sommets neigeux, mais c’est une excellente saison pour faire de l’escalade en grande voie dans le sud de la France, dans les Calanques, par exemple. Cela m’a ouvert plein de portes, pas seulement en montagne, mais aussi au bord de la mer.

Gestion de la peur et des risques

C’est vraiment au jour le jour. Je me suis fait peur plusieurs fois, et il y a des moments que je gère mieux que d’autres. Par exemple, j’ai l’impression d’avoir progressé sur l’appréhension du vide.

Au début, les configurations avec du vide des deux côtés, comme sur une arête, étaient extrêmement compliquées pour moi. Je me suis fait une grosse frayeur sur la traversée des arêtes du Grand Pic de Belledonne : il y avait 1000 mètres de vide de chaque côté. J’ai passé quatre heures à pleurer, avançant en pleurant toutes les larmes de mon corps. C’était une expérience vraiment difficile, pas une bonne publicité pour l’alpinisme ! Mais depuis, j’ai fait beaucoup de courses en arête, d’abord plus faciles, puis en remontant la difficulté. L’escalade m’a aussi beaucoup aidée à gérer ça.

Concernant le froid, j’ai aussi progressé en ayant du meilleur matériel et en comprenant ce qui me convenait. Les solutions ne sont pas les mêmes pour tout le monde, et il m’a fallu pas mal d’essais et erreurs pour trouver l’équipement qui me permet de bien supporter le froid.

En revanche, la peur des avalanches est mon plus gros blocage. En janvier 2023, j’ai déclenché une avalanche en Maurienne, et ça a été très traumatisant. Cela m’a stoppée net dans mon apprentissage du ski de randonnée. Je continue à aller dans des festivals de films de montagne à Grenoble, et malheureusement, beaucoup de films traitent des dangers des avalanches. Même si j’ai progressé dans la connaissance de la nivologie, il reste toujours une part d’incertitude. Cela reste une zone de peur que je n’ai pas encore totalement surmontée, et je verrai dans les prochains hivers comment je parviens à la gérer.

Tu peux faire des stages avec des guides ou des écoles de neige. Moi, j’ai notamment été à Grenoble avec un guide vraiment super, spécialisé en nivologie, qui t’apprend à analyser les pentes dans un environnement sécurisé. Il te demande : « Par où passerais-tu ? Pourquoi ? Parle-moi de l’exposition, de l’orientation, du vent… » Cela t’aide à analyser rationnellement et à choisir le meilleur itinéraire possible. Ces compétences, je les utilise même en été. Par exemple, en juin dernier, j’ai dû changer d’itinéraire pour monter au refuge du Pavé dans les Écrins, car l’itinéraire classique était trop exposé aux avalanches. Nous avons donc trouvé une alternative.

Ces compétences nivologiques sont super utiles, mais malheureusement, avec le réchauffement climatique, ça ne suffit plus toujours. Les alternances chaud-froid, les grosses chutes de neige suivies de températures élevées, créent des manteaux neigeux instables, et même les plus grands experts ont du mal à garantir que c’est sûr. Malheureusement, je pense que globalement, les changements climatiques rendent la montagne plus dangereuse. À l’avenir, que ce soit pour des amateurs comme moi ou pour des professionnels, il faudra probablement faire preuve de plus de prudence. C’est super de gravir une montagne, mais l’objectif est aussi de redescendre en vie.

Expériences marquantes

On était en montée, avec un guide et mon compagnon Geoffrey, et on avait essayé de choisir l’itinéraire le plus rationnel possible. Il y avait une traversée dangereuse, donc on avait les peaux de phoque et les couteaux, ces crampons pour skis qui accrochent la neige. On savait que cette pente, inclinée à environ 30-32 degrés, était risquée, surtout en risque d’avalanche 3. Le guide a pris la décision d’y aller, en nous espaçant pour que, si l’un de nous se faisait emporter, les autres puissent le localiser. On avait bien sûr les DVA (détecteurs de victimes d’avalanche), pelles et sondes, comme toujours.

Je suis la deuxième à traverser et, au milieu de la pente, j’entends des bruits sous la neige, comme si elle se déplaçait. J’ai continué, mais on sentait que ça allait peut-être partir. Et là, tout d’un coup, un gros « boum », comme un craquement. L’avalanche s’est déclenchée sous moi, mais heureusement, les couteaux m’ont probablement évité de partir avec. J’ai entendu un bruit de tonnerre, et non seulement ma pente est partie, mais aussi les deux pentes adjacentes, tout un arc de 180 degrés.

Heureusement, le guide et Geoffrey étaient en sécurité, sur des arêtes rocheuses à l’abri, tandis que j’étais seule dans la neige. Ça a été très impressionnant. J’ai essayé de me rassurer, car si j’étais partie avec l’avalanche, ils auraient pu me chercher, mais c’était extrêmement angoissant. Par miracle, la neige au-dessus de moi n’est pas partie, juste celle en dessous. J’ai fini la traversée terrorisée en espérant que le reste tienne, et je suis arrivée de l’autre côté.

On était loin de notre camp de base, donc il fallait encore faire toute la journée de ski. Là, tu prends sur toi, parce que tu n’as pas le choix. Mais après une telle expérience, tu n’as qu’une envie, rentrer te mettre au chaud. Ça a été très dur mentalement, et après ça, j’ai fait beaucoup de cauchemars, j’ai eu du mal à surmonter ce traumatisme.

Je ne suis retournée en hors-piste que l’hiver dernier, soit un an après, dans un endroit plus sécurisé, à La Grave-La Meije. C’est un domaine hors-piste, donc il y a une vigilance accrue avec des pisteurs qui sécurisent le site. J’y suis allée un jour où le risque d’avalanche était faible et tout s’est bien passé. C’était mon premier pas pour reprendre confiance dans le hors-piste.

Alors, j’en ai vraiment plein parce que j’ai vécu tellement de moments magiques et puissants. Mais j’ai réfléchi très fort quand tu m’as envoyé les questions en me disant, il faut que j’en choisisse un. Je vais dire l’ascension de la Meije orientale. Déjà parce que j’aime infiniment les Écrins. Je trouve que c’est vraiment un massif tellement sauvage, tellement authentique, d’une beauté absolue, tellement riche d’histoire. C’est vraiment une terre de pionniers.

Et la Meije me fascinait complètement. Alors là, je ne parle pas de la Meije orientale que moi j’ai faite, qui est plus facile, mais du grand pic de la Meije, le pic central. Celui-là, je ne l’ai pas encore fait, il n’est pas encore de mon niveau, mais un jour, je l’espère. Il fait partie de mes objectifs. Le Grand Pic de la Meije a donné du fil à retordre aux alpinistes à un point inimaginable, au point que le Grand Pic de la Meije, le sommet, n’a été atteint que 100 ans après le Mont Blanc. C’est incroyable, c’était le dernier problème des Alpes.

Et en plus, il y a une grande fierté nationale parce que ce sont des Français, des gens de l’Oisans, des locaux du village qui ont réussi à y aller, le célèbre Gaspard de la Meije. Donc voilà, il y a un mythe autour de la Meije et ça c’est quelque chose qui compte beaucoup pour moi parce que, je te le disais, j’ai commencé par les livres, je suis une littéraire, donc les histoires, les légendes, l’aura du mythe, ça me parle beaucoup et j’avais très envie de m’approcher de la Meije.

Je savais que le Grand Pic était inaccessible à mon niveau, mais que la Meije orientale, c’était possible. C’est vraiment une ascension exceptionnelle. On dort au plus haut refuge du parc national des Écrins, le refuge de l’Aigle. Il faut imaginer une espèce de petit tas de bois posé sur le glacier en suspension. On se demande même comment il tient, c’est assez incroyable. Donc on dort à 3400 avec le plus beau coucher de soleil de ma vie, le ciel de feu, des nappes de brume dorées, etc.

Et le matin, on part très très tôt à 4 h du matin et on monte sur le glacier. C’est très varié, on a des pentes en glace, puis une arête et enfin on arrive là-haut et la vue sur la Meije est juste exceptionnelle. On a l’impression de voir toutes les Alpes, c’est-à-dire qu’on voit le Mont Blanc, on voit le Viso, on voit la Meije. On a un cercle d’Alpes autour de soi qui est juste magique et la joie d’être aussi proche de la Reine Meije, celle que dans le Dauphiné on surnomme sa « meijesté ». Voilà, c’était vraiment un souvenir très, très, très fort. Bon après, il y a les 2300 mètres de dénivelé négatif qui cassent bien…

Entraînement au quotidien

En fait, pour moi qui ne suis pas une alpiniste professionnelle et qui n’ai pas un désir de grande hivernale, l’alpinisme, c’est un sport d’été. Concrètement, on commence selon les conditions en mai-juin et on finit en septembre-octobre. Par exemple, cette année, avec le mauvais temps qu’il y a eu, les grosses chutes de neige, etc., la saison d’alpinisme estivale, elle est déjà finie. Il y a assez peu de gens qui font de l’alpinisme en hiver en dehors des cercles vraiment professionnels. Donc du coup, c’est une période qui est courte.

Ça veut dire qu’il faut essayer d’être le plus en forme possible et prête à ce moment-là. Alors déjà, pour moi, la meilleure préparation à l’alpinisme, c’est la randonnée. C’est-à-dire le fait d’aller en montagne, de porter du poids, d’être sur du terrain montagne. En hiver, ça va vouloir dire aller faire soit du ski de rando, si on n’a pas trop peur, soit des randonnées en raquettes. Ou même simplement, même avec les remontées mécaniques, continuer d’aller haut en altitude.

C’est-à-dire que par exemple, quand je vais en hiver au Pic Blanc, à l’Alpe d’Huez, et que je monte à 3 300m et que je reste le plus longtemps possible pour essayer de passer du temps en altitude, etc. Ça c’est quelque chose que je fais au quotidien, parce que j’ai vraiment compris depuis quelques années qu’en fait on a tort de considérer l’acclimatation comme quelque chose en one-shot. Par exemple, « C’est bon, je monte à 3000, je suis acclimatée ». En fait, l’acclimatation, c’est quelque chose qui se fait tout au long de l’année, sur plusieurs mois, en permanence. Et oui, il y a une acclimatation spécifique avant une ascension, mais ton acclimatation de base, tu la fais en allant en montagne le plus souvent possible.

En vivant à Grenoble, le ski et la rando, ça fait partie de mes pratiques régulières. Il y a bien sûr la pratique de l’escalade en falaise quand c’est possible, quand il fait beau, en salle le reste du temps, pour essayer de garder la gestuelle, l’appréhension du vide, ne pas retomber dans ce qui a été mes travers avant de faire de l’alpinisme, c’est-à-dire la peur du vide, le vertige. Pratiquer l’escalade, ça entretient quand même le fait que tu as l’habitude d’avoir du vide en dessous de toi, et de gérer tes mouvements, et de te coordonner, etc.

Et puis après, sinon, il y a tout ce qui est entretien général et qui peut se faire par la façon dont on le sent. Il y a des gens qui vont préférer courir ou nager ou faire du vélo. Moi, je fais un petit peu de tout. Je fais de la muscu. Mais ça rentre un peu dans l’entretien physique général au quotidien pour savoir qu’au moment où il va falloir retourner en montagne et prendre le gros sac et aller bouffer du dénivelé, je serai à peu près prête.

Projets et rêves d’ascensions

Oui, il y en a plein. Déjà, il y a quelque chose qui se dérobe à moi depuis deux ans, c’est le Mont Blanc. Deux fois de suite, j’ai « échoué ». Je mets les guillemets parce que je le vis comme un échec, mais en fait, concrètement, ce n’était pas de ma faute. C’est le guide qui dit, on ne peut pas y aller, il y a une tempête, c’est trop dangereux, c’est impossible. Donc, comment dire ? Ce n’est pas moi qui ai échoué, mais je le vis comme un échec quand même, parce que tout est entièrement prêt, tout est là, tu es sur les starting blocks.

Après, j’en profite pour glisser une parenthèse là-dessus. Évidemment, j’ai totalement respecté la décision de mon guide et je n’ai pas essayé de négocier. D’ailleurs, cette année, ça m’a beaucoup marquée. Au moment où il m’a dit « Non, on n’y va pas, il y a une tempête, c’est trop dangereux », c’était début septembre. Tu sais, il y a quatre personnes qui sont mortes dans cette fameuse tempête. Elles sont mortes de froid, se sont perdues… C’était horrible. Donc voilà, ça, c’est la parenthèse. Quand on te dit que ce n’est pas possible, que c’est dangereux, ce n’est pas pour t’embêter.

Exactement. Mais bon, il y a toujours le Mont Blanc. J’espère que 2025 sera enfin la bonne, après l’échec de 2023 et 2024. Bien sûr, il y a aussi le Grand Pic de la Meije. Pour ça, je ne me fixe pas encore de date, car je ne me sens pas prête. C’est vraiment une ascension techniquement difficile, avec beaucoup d’exposition au vide, et je veux y aller en me sentant vraiment sûre.

Ensuite, j’ai des projets qui sont techniquement moins difficiles, mais qui semblent d’une grande beauté. Je suis très attirée par l’esthétique. J’aimerais beaucoup aller à la Grande Ruine dans les Écrins. Beaucoup de gens disent que c’est le plus beau belvédère des Écrins, que c’est magique. Ce n’est pas très dur techniquement, mais c’est dur physiquement avec de gros dénivelés enchaînés sur plusieurs jours. Voilà, le genre d’expérience de bourrin qu’on aime bien quand on habite à Grenoble !

En juin, j’étais dans le Mont Rose. Le Mont Rose, c’est vraiment un endroit génial, car il y a énormément de sommets de 4000 mètres. C’est à la frontière entre la Suisse et l’Italie, et c’est un peu Disneyland pour les alpinistes, car tu es à un refuge et il y a des sommets de 4000 partout autour de toi. J’ai vraiment beaucoup aimé mon expérience cette année, mais elle a été écourtée à cause d’une tempête.

Donc, je voudrais y retourner pour aller à la Cabane Margherita. C’est le plus haut refuge d’Europe, qui est à plus de 4500 mètres, et qui a été nommé en hommage à la reine Marguerite, une reine d’Italie à la fin du XIXe siècle. Elle était folle d’alpinisme et est montée à 4500 mètres avec son chien.

On parlait tout à l’heure des modèles féminins inspirants, elle, je l’adore. Imagine, on est en 1898 ou quelque chose comme ça, cette femme est reine d’Italie, elle n’est pas toute jeune, elle a plus de 40 ans, ce qui, en 1900, est déjà beaucoup. Ce n’était pas les 40 ans d’aujourd’hui. À cette époque, on est déjà considérée comme une mémé. Mais elle, elle n’avait pas du tout l’intention de se laisser enterrer, et elle a dit : « Je veux aller là-haut », et elle est montée avec son chien à 4500 mètres. Honnêtement, elle me fascine.

Développement personnel

Il y a un truc très drôle. Tu sais, cet auteur qui a été très connu cette année avec son livre sur son chien, L’odeur après la pluie, Cédric Sapin-Defour, avant tout, c’est un auteur de livres sur l’alpinisme. Il a écrit des bouquins très, très drôles qui sont des espèces de dictionnaires d’alpinisme pour les nuls, Chroniques alpines, etc. Et il revient souvent sur un phénomène qui est très drôle, qui est qu’en fait, l’alpiniste ne vit pas dans le présent.

Parce que dans le présent, pendant que tu es en train de le vivre, très souvent, tu te dis : « Mais qu’est-ce que je fous là ? Pourquoi je fais ça ? J’étais tellement bien chez moi, pourquoi je suis allée me mettre dans cette galère ? J’ai froid, j’ai faim, j’ai sommeil, c’est dur, je n’en peux plus, je suis engoncée dans mes vêtements, je n’arrive pas à attraper mon mousqueton parce que mes doigts sont gelés… Mais qu’est-ce que je fais là ? »

Il dit que l’alpiniste vit dans le futur, dans la projection, les rêves des sommets, et dans le souvenir, en se remémorant ce qu’on a vécu, en regardant les photos, les vidéos. Tu te dis : « J’ai vécu ça, c’est ça qui s’est passé. » Et je me suis rendue compte que ça, c’est vraiment quelque chose de très fort dans ma tête : la projection dans l’avenir et l’idéalisation du souvenir. C’est pour ça que, même après avoir souffert le martyr, tu arrives en bas, tu n’en peux plus, tu es au bout du rouleau, et pendant la descente, tu te dis : « Non mais plus jamais, je fais ça. » Puis tu arrives en bas, et tu dis : « C’était merveilleux ! C’est quand qu’on recommence ? »

C’est ce processus presque magique. Je me suis rendue compte que c’était très fort chez moi, et que j’avais besoin de rêves, d’objectifs, de souvenirs. Aujourd’hui, quand on me demande spontanément quels sont les moments les plus forts de ma vie, tout de suite, ce sont ces images-là qui me viennent en tête. Je pense que c’est pour ça qu’on y retourne.

Alors, le moment qui est le plus sympa dans l’alpinisme, je l’ai dit en rigolant, mais c’est vrai : c’est le moment où tu manges au refuge. Honnêtement, c’est merveilleux. C’est-à-dire que c’est un moment où tu n’es pas en train de souffrir, où il fait chaud, où tu manges et où tu parles avec les copains, etc. En fait, pourquoi fait-on de l’alpinisme ? Pour manger des pâtes dans les refuges à 4 000 mètres ! Je le pense sincèrement.

Oui, au quotidien, c’est quelque chose qui m’accompagne en permanence, que je porte tout le temps, même en fond d’écran de mon téléphone. Ce sont des espèces de rêves qui m’accompagnent tout le temps. Je n’ai pas de tatouage parce que j’ai peur des aiguilles. Mais si j’avais des tatouages, je me ferais tatouer, j’imagine déjà sur le poignet une ligne avec… tous les sommets sur lesquels je suis allée. Il y a quelque chose qui rend très heureux et très fier.

Mais quand même, par rapport à ce que je disais sur cette projection futur-passée, je me suis vraiment rendue compte que je ne vivais pas assez dans le présent. Et ça, c’est quelque chose que j’ai ressenti très fort en me mettant à l’alpinisme, que j’étais toujours dans l’avant ou l’après.

Alors, on dirait que ça n’a rien à voir avec l’alpinisme, mais pour moi, c’est un peu le contrepoint : je fais beaucoup, beaucoup de yoga. C’est quelque chose qui me force à m’ancrer, à justement savourer l’instant et aussi à prendre avec plus de philosophie les échecs.

C’est-à-dire que le premier échec au Mont-Blanc, j’ai pleuré, j’étais au bout du rouleau, j’avais envie de mourir. Le deuxième échec au Mont-Blanc, j’ai dit : « C’est pas grave, on va aller manger des cookies, tout va bien. » Tu vois, j’essaie de progresser en sérénité.

Notamment l’escalade, par exemple, pour tout ce qui est ouverture des hanches, souplesse, etc. Beaucoup de grimpeurs sont aussi des yogis ou des yoginis. Et il y a même des salles d’escalade qui proposent des cours de yoga pour grimpeurs. Pour moi, ce n’est pas qu’un gimmick à la mode, ça a vraiment du sens.

Conseil pour les femmes souhaitant se lancer dans l’alpinisme

Moi, je pense que trouver des amies ou des guides femmes, c’est vraiment important. Par exemple, je suis partie dans les Écrins avec Laetitia Chomette, je l’ai trouvée super. Elle fait partie de cette nouvelle génération de guides de haute montagne.

Partir avec d’autres femmes, je trouve que c’est vraiment une super expérience, comment dire, de sororité et d’accomplissement. Je sais que ça peut sembler bête, mais mes plus belles expériences en montagne, c’était avec d’autres femmes. Parce qu’il y avait ce côté : « On a réussi, on en est capables. » On a réussi sans qu’un homme nous le montre, même si encore une fois, j’ai eu des guides masculins exceptionnels. Mais le sentiment d’accomplissement n’est pas le même.

J’aurais tendance à dire aux femmes qui ont envie de se lancer dans l’alpinisme de chercher, hommes ou femmes, des personnes bienveillantes pour vous accompagner et vous entourer. Et si possible, autant que possible, d’autres femmes, parce que c’est inspirant.

À chaque fois que je vois mes copines qui grimpent super bien, qui skient super bien, qui font des trucs de fous en montagne, ça décuple quelque chose dans ton cerveau. Tu te dis : « Mais oui, c’est possible, c’est génial. » Et en plus, souvent, les femmes sont solidaires entre elles. Elles vont t’aider, t’encourager, te montrer des choses sur un ton qui n’est pas condescendant, mais qui est vraiment pédagogique et qui va te permettre de comprendre des choses pour les mettre en place. Et c’est hyper précieux.

Écoute, je te comprends, parce que toi, tu me fascines avec le trail, mais je m’y suis mise une fois cette année et je ne suis pas sûre de recommencer l’expérience. Donc, je pense qu’il faut aussi des femmes qui nous inspirent sur des choses qu’on ne fait pas. Sur La Sportive Outdoor, vous avez vraiment ça : les sports qu’on fait nous-mêmes et ceux qu’on ne pratique pas, mais où on adore regarder les copines qui s’y aventurent.

lagrave

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