Histoire d’un sexisme spatial

La pratique de la course à pied en extérieur, loin d'être un acte neutre, révèle les inégalités profondes qui régissent encore notre occupation de l'espace public. Entre héritage historique et conditionnement social, courir pour une femme devient alors un véritable geste politique de réappropriation de soi.
Sommaire
- Petite introduction en BD
- L’éducation à la peur et la socialisation différenciée
- L’espace public : un aménagement pensé par et pour les hommes
- Stéréotypes de genre et insécurité
- Perspective historique : du contrôle des corps à l'émancipation
- L'injonction esthétique des années 80
- Inégalités d'accès et freins à l'adolescence
- Réappropriation et enjeux politiques du corps en mouvement
Petite introduction en BD





L’éducation à la peur et la socialisation différenciée
La course à pied fait partie des activités outdoors les plus pratiquées. Or, que l’on soit perçu comme homme ou comme femme, nos pratiques de l’exterieur et des lieux publics ne sont pas les mêmes. Et pour cause : nous n’y sommes pas sociabilisés de la même façon.
Très tôt, on explique aux petites filles qu’il faut se méfier de l’extérieur, qu’il peut être dangereux : “Fais attention ne rentre pas trop tard”, “Ne sors pas toute seule”, “Envoie une message quand tu es arrivée”. Ces phrases, en tant que femme, nous les connaissons par coeur. Comme nous connaissons par coeur 1000 autres façons de nous protéger : les clefs dans la main, le faux appel téléphonique, le changement de tenue en fin de soirée… Tout cela fait partie intégrante de notre rapport à l’extérieur.
L’espace public : un aménagement pensé par et pour les hommes
Au contraire, on encourage très vite les hommes à prendre possession de l’espace : dans les cours de récré, 80% de l’espace est occupé par les garçons et l’urbanisme est pensé par et pour les hommes. Les noms des rues sont en écrasantes majorité des noms d’hommes, et la gestion des flux de population est pensée en fonction d’une pratique masculine des espaces. On peut également noter l’absence considérable de femmes occupant des postes importants dans l’aménagement urbain de la ville.
Comment soutenir La Sportive Outdoor?
L'une des façons de nous soutenir est de faire vos achats via nos sites partenaires.
L'idée n'est évidemment pas de vous pousser à la consommation: n'achetez que ce dont vous avez besoin mais, lorsque vous le faites, passer par nos liens nous aide car nous touchons ainsi une petite commission sans aucun coût supplémentaire pour vous.
Vous pouvez par exemple en ajouter certains en favoris pour vos prochains achats. Pensez à accepter les cookies de nos partenaires dès l’arrivée sur leur site.
- i-Run: jusqu'à -40% pour les Race Days
- Ekosport: -10% sur l'univers ski de rando et de fond
- Intersport: nombreuses offres sur le streetwear
- Muule: 15% de promo avec le code VIP15
- Picture: jusqu'à -40% pour la fin de saison
- Decathlon: pas mal de bons plans
- Tonton Outdoor: de belles promos pour les Winter Deals
- Lyophilisé&Co: lyophilisés, nutrition sportive et matos de bivouac
Pour plus de façons de nous soutenir, c'est ici.
Stéréotypes de genre et insécurité
Cette différence dans le rapport à l’espace se retrouve d’ailleurs dans les clichés sexistes : les femmes ne sauraient pas lire une carte, ni n’aurait le sens de l’orientation. Dans l’imaginaire collectif, “la place de la femme c’est à la cuisine” et au sein du foyer, celle de l’homme à l’extérieur pour conquérir le vaste monde.
Rappelons que selon une étude de la DREES de 2024, encore 1 Français sur 5 pense que “dans l’idéal, les femmes devraient rester à la maison pour élever leurs enfants.”
S’ajoute à cela la sexualisation du corps des femmes dans l’espace public : 100% des femmes dans les transports en commun ont déjà subi une situation de harcèlement.
De la façon dont on pense les espaces, à l’éducation que l’on reçoit, il est donc facile de comprendre que le dehors ne soit pas vécu comme un espace sécurisant pour les femmes. Ainsi, selon une étude Adidas réalisée sur 9000 femmes de 16 à 34 ans, 92% d’entre elles ont peur de se faire agresser en allant courir.
Perspective historique : du contrôle des corps à l’émancipation
Cette analyse spatiale est à remettre en perspective avec l’histoire du sport, et notamment des femmes dans le sport.
Si la pratique sportive féminine a toujours existé, le 19ème siècle et le début du 20ème marquent un véritable tournant réactionnaire en Europe : la pratique sportive féminine est perçue comme risquant de nuire à la fertilité, et d’entraîner une “confusion des sexes”, et l’idéal féminin se veut désormais immobile et silencieux.
Ce sont notamment ces arguments qui motivent l’interdiction des femmes lors de différentes compétition de course à pied : il faudra attendre 1984 pour que le marathon féminin soit autorisé au JO, grâce à Kathrine Switzer ….
La pratique de la course à pied féminine se développe donc en parallèle de la lutte pour l’accès aux femmes à la pratique sportive : de plus en plus de femmes s’incrustent sur des compétitions, des courses en non mixité se développent, et les fédérations sont obligées de changer leurs règles.
L’injonction esthétique des années 80
Les années 80 incitent de nouveau les femmes à faire du sport, mais avant tout pour des raisons esthétiques : il faut rester mince et ne pas développer un corps trop musclé, encore assimilié à “un corps d’homme”.
La course à pied devient donc un moyen facile et peu couteux de pouvoir correspondre à un nouvel idéal féminin, sans pour autant que ce constat n’efface les contraintes d’espace et de sociabilisation vues plus haut.
Inégalités d’accès et freins à l’adolescence
Pour autant, la pratique sportive féminine reste un enjeu de société important : les études démontrent que cette dernière évolue en fonction de l’âge et de la classe sociale.
Ainsi, à l’adolescence, les filles sont brutalement beaucoup moins encouragées que les garçons à continuer une pratique sportive : en cause le coût financier, le manque de débouchées professionnalisantes, et la puberté qui s’accompagne d’un renforcement des pressions sociales sur le corps des femmes, à un âge où le sport est toujours vu comme un moyen de “canaliser les garçons” et essentiel à leur développement.
Un constat qui rejoint le fait que l’accès aux équipements publics est toujours profondément inégal : 75 % des budgets publics destinés aux loisirs des jeunes profitent aux garçons, toutes activités confondues. Les aménagements sportifs extérieurs sont pensés pour les garçons, et les sports ou activités avec une plus haute représentation féminine sont moins subventionnés.
Réappropriation et enjeux politiques du corps en mouvement
Aujourd’hui, les réponse à ces problématiques ne viennent pas des pouvoir publics, mais bien des sportives elles-mêmes : de nombreuses initiatives de course de nuit et/ou en groupe, parfois proposées en non mixité, émergent dans de plus en plus de villes, et des communautés se forment sur les réseaux, notamment autour de la pratique de la course à pied et de la randonnée ou du trail. Ce dernier bénéficie également de la montée en puissance de la représentation d’athlètes féminines.
La représentation et la présence de corps féminin dans l’espace public n’est donc pas anodin, ni dépourvu d’enjeux politiques. Le fait que ce corps soit en mouvement non plus. Parce que courir, c’est vivre l’espace différemment, c’est revendiquer d’exister là où le patriarcat a essayé de nous faire disparaître.
C’est pouvoir se réapproprier nos corps, mais aussi nos lieux de vie. C’est se donner la possibilité d’avoir notre liberté à portée de pieds, en faisant perdurer un héritage multiple et une continuité des luttes féministes.

